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lundi 11 juillet 2022

Vatican SA


En Italie vient d'être publié un livre intitulé Vaticano SpA, où SpA signifie Società per Azioni, qui est la forme statutaire équivalente de la SA, la Société anonyme en France.

Ce livre, écrit par un journaliste, Gianluigi Nuzzi, se base sur les archives gardées secrètes de Monseigneur Renato Dardozzi, soit environ 4 000 documents collectés sur un quart de siècle, tous plus confidentiels les uns que les autres (relevés de compte, fiches d'ouverture de comptes chiffrés avec les signatures autorisées, correspondance réservée avec le pape Jean-Paul II et les plus hauts dignitaires de l'époque, de 1974 à la fin des années 90), qu'il a voulu rendre publics après sa mort, "pour que tout le monde puisse savoir ce qui s'est passé", selon ses dispositions testamentaires.

C'est ainsi que l'on découvre, de chapitre en chapitre, les innombrables méfaits de son Excellence Révérendissime Monseigneur Donato De Bonis, Chapelain Grand Croix Conventuel ‘ad honorem’, Prélat de l’Ordre de Malte, décédé le 23 avril 2001, qui a fait ce qu'il a voulu au sein de la Banque du Vatican, l’IOR (l’Institut des Œuvres de Religion), en réussissant pratiquement à créer un IOR parallèle, une banque dans la banque, grâce à laquelle il a pu "gérer", de 1989 à 1993, 17 comptes principaux sur lesquels ont transité presque 300 millions d'euros...

Où l'on comprend que les enseignements de Marcinkus, dont il était le second, n'ont pas été vains, puisqu'il a pu ainsi créer un véritable "paradis fiscal", c'est le cas de dire !

Je peux pas vous raconter dans le détail toutes les opérations (il faudrait traduire le livre dans son intégralité), mais juste vous donner une idée...

La principale activité de De Bonis a constitué à mettre en place un réseau de comptes clandestins, la plupart au nom de fondations charitables inexistantes, dont la principale, intitulée à une soit-disant Fondation Cardinal Francis Spellman, n'était qu'un compte chiffré (n° 001-3-14774-C) avec deux signatures autorisées : celle de De Bonis et celle de Giulio Andreotti. Non formellement déposée, au cas où, puis effacée dans un deuxième temps....



Ce qui n'a pas empêché De Bonis d'indiquer dès l'ouverture du compte, dans des dispositions testamentaires, qu'à sa mort le solde devait être mis à la disposition de Giulio Andreotti... "pour des œuvres de charité et de bienfaisance, à sa discrétion", il va de soi.


C'est ainsi que sur ce compte et d'autres, établis par Carlo Sama, Sergio Cusani et Luigi Bisignani, a transité la presque totalité du plus gros pot-de-vin de tous les temps, la "maxitangente Enimont", surnommée la "madre di tutte le tangenti", ou "mère de toutes les malversations", soit un peu plus de 90 milliards de lires sur un total de 130, près de 0,5 milliard de FF de l'époque...

Dont la plupart ont fini leur course dans les poches de Bettino Craxi, Claudio Martelli, Arnaldo Forlani, Paolo Cirino Pomicino, etc.

Entre parenthèses, à noter que ce dernier, qui fête ses 70 ans cette année, est encore en vogue puisque, après avoir subi une condamnation définitive, il est présent sur les listes européennes de Berlusconi pour le vote de la semaine prochaine, aux cotés de Mastella ! Autant dire entre gens de bonne compagnie...

Et comme quoi en Italie on ne recycle pas que l'argent des pots-de-vin et de la mafia :-)

Le récit de la réaction des autorités ecclésiales aux commissions rogatoires italiennes vaut également son pesant d'or. On comprend mieux ces mots d'Antonio Di Pietro, juge symbole de l'opération mains propres, qui a déclaré il y a quelques jours que toute l'opération s'était arrêtée lorsqu'il avait commencé à frapper aux portes du Vatican, en concluant ainsi :
Si j'avais eu ces documents dans les années 1990, aujourd'hui nous aurions une autre République...

Se avessi avuto questi carteggi negli anni '90 oggi ci sarebbe un'altra Repubblica.
Je vous passe le détail des différents mouvements, mais j'ai été intrigué par les deux seules opérations que mentionne le livre où les terminaux sont des banques françaises :
  1. un demi milliard de lires arrivent le 19 novembre 1990 de la banque Indosuez, référence "cop.ns.tlx dir. dd 6.11.91 Ad Meliora"
  2. un virement d'un million de FF destiné à Eva Sereny, sur le compte n° 751032-C ouvert par l'IOR dans une agence parisienne du Crédit Lyonnais (rue du 4 septembre)
En précisant que sur le document correspondant, Monseigneur Dardozzi avait indiqué "P. Giulio", qui correspond au nom de baptême d'Andreotti.

N'ayant jamais entendu parler d'Eva Sereny avant aujourd'hui, j'ai fait quelques recherches sur Internet : photographe britannique très connue dès les années 70, ayant vécu à Rome, où elle a photographié Romy Schneider, notamment, elle a porté à l'écran un roman de Philippe Labro, L'étudiant étranger, adaptation cinématographique distribuée par Pathé et coproduite en 1994 par Silvio Berlusconi, Tarak Ben Ammar et Peter Hoffman.

Je n'ai pas d'autres renseignements. Mystère, mystère.

Le livre se termine sur un chapitre dédié au recyclage de l'argent de la mafia, quelques pages qui feraient une excellente introduction à une histoire ... encore à écrire !



Interview de l'auteur (en italien) :



Retranscription intégrale, et un extrait en anglais.



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P.S. Aussi, pour celles et ceux qui comprennent l'italien :



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dimanche 5 septembre 2010

Renato Schifani


Les lourds nuages noirs qui s'accumulent sur le président du Sénat italien
Les zones d'ombre de Renato Schifani
Conclusion


[MàJ - 30 septembre 2010] Une enquête du Parquet de Palerme serait actuellement ouverte à son encontre pour "concours externe en association mafieuse" (même accusation que Marcello Dell'Utri) (info immédiatement démentie, puis reconfirmée dans la foulée) ("accusations fausses et infamantes" selon Schifani)...

* * *

Les lourds nuages noirs qui s'accumulent sur le président du Sénat italien

Dans Imaginez un pays..., j'avais oublié de mentionner la deuxième charge de l'état italien, l'actuel président du Sénat, Renato Schifani. J'y ai rapidement fait allusion dans La mafia en Italie en précisant qu'il avait été suspecté d'être proche de l'organisation mafieuse, en bonne compagnie au sein de cet état délinquant qu'est l'Italie d'aujourd'hui...

Or il est maintenant directement mis en cause par Gasparre Spatuzza, repenti jugé fiable par les magistrats de trois Parquets (Florence, Palerme et Caltanissetta) qui enquêtent sur la saison meurtrière de 1992-1993, et que le gouvernement de Silvio Berlusconi s'entête à ne pas vouloir protéger (une grande première dans l'histoire du pays) sous les prétextes les plus faux et détournés, et cela au moment même où Berlusconi et son compère Dell'Utri sont TRÈS PROBABLEMENT mis en examen par les trois Parquets susmentionnés comme commanditaires des attentats meurtriers de l'époque...

Mais avant d'arriver à Spatuzza, signalons que Schifani a déjà été mis en cause par au moins trois autres repentis, au point qu'il a déjà fait l'objet de TROIS enquêtes (ce dont PERSONNE n'a JAMAIS entendu parler en Italie...) pour association mafieuse : une nuance d'importance, puisque contrairement à Dell'Utri, déjà condamné en appel à 7 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, la différence entre association mafieuse et concours externe en association mafieuse signifie que, dans le premier cas, la personne impliquée est une partie "organique" de la mafia, alors que, dans le second cas, même si la personne favorise la mafia, elle reste "en dehors" de l'organisation.

D'abord, le 20 août dernier, le journaliste Marco Lillo du Fatto nous apprend que l'actuel président du Sénat italien a déjà fait l'objet de TROIS enquêtes pour association mafieuse, toutes trois archivées en 2002, ce qui ne veut pas dire absolution, loin de là, mais juste que les preuves nécessaires à un jugement n'ont pas pu être réunies dans les délais de loi imposés pour mettre fin à l'enquête. En clair, une enquête archivée est toujours susceptible d'être rouverte lorsque des éléments nouveaux interviennent.


Et il faut bien convenir que le témoignage de Spatuzza, qui accuse Renato Schifani d'avoir fait la liaison entre Dell'Utri/Berlusconi et les frères Graviano, est un élément d'une extrême nouveauté, entièrement à éclaircir.

Face à ces accusations, le président du Sénat se déclare indigné mais serein, prêt à éclaircir sa position devant les juges ! Nous verrons...

Mais d'ores et déjà, Salvatore Borsellino, frère de Paolo, demande sa démission.

En attendant, voici une chronologie des "supposées" relations de Schifani avec la mafia. Des relations dont on a commencé à avoir un écho avec la sortie en 2007 d'un livre intitulé "I Complici" (Les complices), écrit par Lirio Abbate (menacé de mort par la mafia) et Peter Gomez, où les auteurs racontent qu'en 1979, une société sicilienne de courtage et de recouvrement de crédit (tout un programme...), la Sicula Brokers, comptait parmi ses associés :
  • Nino Mandalà, "avocat" très proche de Bernardo Provenzano, destiné à devenir le boss mafieux de Villabate où il a fait pendant des années la pluie et le beau temps (la municipalité de Villabate fut dissoute deux fois pour mafia...) ;


  • Benny D’Agostino, entrepreneur BTP, définitivement condamné pour concours externe en association mafieuse au moment même où Schifani devenait président du Sénat (par un étrange jeu du destin), ami de Michele Greco (le "pape" de la coupole mafieuse sicilienne à l'époque) ;


  • Giuseppe Lombardo, administrateur des sociétés des cousins Nino et Ignazio Salvo, jugés pour leur participation à l'association mafieuse au maxi-procès de Parlerme (instruit par Giovanni Falcone & Paolo Borsellino), dont l'un est décédé de mort naturelle et l'autre assassiné par la mafia, puni comme Salvo Lima pour n'avoir pas su éviter la condamnation à perpétuité de tous les chefs mafieux... ;


  • Enrico La Loggia, actuel député du parti de Silvio Berlusconi, qui a récemment cité en justice une autre parlementaire, Sonia Alfano (dont le père, journaliste, fut assassiné par la mafia), pour avoir osé relater une écoute téléphonique entre Mandalà et La Loggia, dont la teneur ne laisserait guère place au doute :
    Enrico, tu sais d'où je viens, qui je suis et ce que je faisais avec ton père… Je suis un mafieux comme ton père l'était, puisqu'avec ton père nous allions ensemble à Villalba pour quémander les votes à Turiddu Malta, chef mafieux de Vallelunga… Aujourd'hui ton père n'est plus là, mais moi je peux encore le dire, que c'était un mafieux…
    Abbate et Gomez racontent dans leur livre (p. 86) que la circonstance fut confirmée par une pointure comme Nick Gentile, conseiller d'Al Capone et de Lucky Luciano... ;


  • et enfin, last but not least, Renato Schifani, actuel président du Sénat italien...

Rien que du beau monde, en fait. Le dimanche 10 mai 2008, durant l'émission de Fabio Fazio su RAI 3, Che tempo che fa, Marco Travaglio, reprenait l'épisode mentionné dans le livre I Complici pour attaquer l'indécence d'hommes politiques imprésentables :



Le lendemain, Schifani répond par la phrase suivante : « Des faits sans importance et manipulés qui n'ont pas même la dignité pour faire naître les soupçons... » (Fatti inconsistenti e manipolati che non hanno nemmeno la dignità per generare sospetti).

Quant à Travaglio, après avoir subi des attaques en règle, tous partis confondus, à l'exception notable d'Antonio Di Pietro, il fut assigné ensuite en justice par Schifani pour diffamation, qui demandait globalement 1 750 000 € (un million sept cent cinquante mille euros) au titre des préjudices (vs. 1 300 000 € à Antonio Tabucchi, j'ignore si l'affaire a déjà été jugée)...

Le 25 mai 2010, en première instance, le Tribunal de Turin condamnait effectivement Marco Travaglio, mais à payer ... moins de 1% de la somme prétendue par Schifani, et sûrement pas pour les motivations qu'aurait souhaitées le président du Sénat : en fait, Travaglio a été condamné uniquement pour avoir associé l'homme Schifani à de "la moisissure" et à un "ver de terre" durant l'émission, mais en aucun cas pour avoir évoqué ses "supposées" relations avec la mafia, sur lesquelles le Tribunal a jugé que « la connaissance des infos relatées était d'intérêt public, qu'elles étaient substantiellement vraies, que les différents épisodes racontés étaient suffisamment contextualisés et que le ton de leur exposition était contenu »... (“ravvisandosi l’interesse pubblico alla conoscenza delle notizie narrate, la sostanziale verità delle stesse, la contestualizzazione dei vari episodi narrati e la continenza dell’esposizione”).

Le Tribunal apporte par conséquent un lourd démenti à l'évaluation de Schifani lui-même, selon qui il ne se serait agi que de « faits sans importance et manipulés (n'ayant) pas même la dignité pour faire naître les soupçons... »

Et le juge de poursuivre :
A fortiori, il y a lieu d'attendre des personnalités qui occupent des fonctions publiques que leurs parcours professionnels soient sans zones d'ombre, ou pour le moins qu'elles soient capables d'être critiques vis-à-vis de relations qu'elles auraient eu dans le passé, éventuellement sans en avoir conscience, avec des sujets qui ont fait l'objet d'enquêtes judiciaires - même successives - ayant prouvé leur implication (ou tout au moins leur contiguïté) avec des organisations criminelles opérant dans un territoire identifiable comme bassin électoral de ces mêmes politiques.
Tout en indiquant que certains passages de l'acte de citation (de Schifani) sont erronés : « Il n'est pas vrai de dire que (Travaglio) n'a pas fait ressortir le fait que (Schifani) avait fortement contesté le contenu des déclarations du ‘repenti’ Campanella… » (“Non corrisponde a verità che il convenuto non abbia evidenziato che l’attore aveva sostanzialmente contestato il contenuto delle dichiarazioni del ‘pentito’ Campanella…”)

Mais qui est Francesco Campanella, le ‘repenti’ qui accuse le sénateur Schifani ?

Considéré le bras droit de Nino Mandalà, chef mafieux de Villabate (ex-associé de Schifani dans la société Sicula Brokers, voir plus haut), jusqu'à ce qu'il soit arrêté pour mafia, ce fut le secrétaire national des jeunes de l'UDEUR (à l'époque le parti de Mastella, grand accusateur de Luigi De Magistris, voir ici pour avoir une idée du personnage), une personnalité politique de premier plan, et accessoirement responsable d'avoir falsifié les papiers de Bernardo Provenzano pour qu'il puisse aller se faire opérer à Marseille (le chirurgien, M. Lecoq, a d'ailleurs eu plus de chance que son confrère italien, le jeune urologue Attilio Manca que Provenzano a fait assassiner, probablement parce qu'il en savait trop sur son compte...).

Or s'il est vrai que Schifani a vigoureusement protesté contre les accusations de Campanella et l'a assigné en justice pour diffamation, il est tout aussi vrai que le Tribunal a archivé l'affaire, ce qui a fortement irrité ... Campanella, lequel en rajoute une couche, en accusant carrément Schifani d'avoir été réticent dans son témoignage sur ses activités de consultant !

Un à un, la balle au centre, on recommence. Car la partie est loin d'être jouée et les zones d'ombre semblent s'accumuler sous un ciel chargé, pour le président du Sénat, de lourds nuages noirs. [Début]

* * *

Les zones d'ombre de Renato Schifani

Dans une lettre envoyée le 6 juillet 1993 à leurs collègues de Palerme, les agents de la "Procura distrettuale antimafia" de Bologne demandent que leur soient transmises des informations sur 9 personnes qui, selon la Guardia di Finanza, auraient joué "un rôle décisif dans la mise au point d'accords" pour l'acquisition d'Urafin, une société en faillite, dont l'avocat Schifani, de Palerme, qui se serait occupé de la phase contractuelle de l'affaire.

Or, en parallèle à cette escroquerie (l'affaire Urafin), l'avocat Schifani se serait également occupé des intérêts d'un certain Giovanni Costa, entrepreneur de Villabate, aujourd'hui condamné à 9 ans de prison pour blanchiment d'argent mafieux. Et si Renato Schifani ne semble pas avoir gardé un souvenir impérissable de Costa, la réciproque est moins sûre, puisque selon Giovanni Costa, Schifani fut son consultant de confiance pendant des années, celui qui résolvait les affaires les plus difficiles, au point qu'il aurait décidé de citer Schifani comme témoin à son procès d'appel...

Costa observe par ailleurs qu'on n'entend jamais parler d'autres "vieux" clients de Schifani, qui avaient pourtant un certain "poids" à Palerme (molti nomi di suoi ex clienti non vengono fatti. Eppure erano persone che all'epoca avevano un peso a Palermo)...

On sait du reste que Schifani comptait déjà parmi ses clients Giovanni Bontate, frère de Stefano, chef des chefs de la mafia dans les années 70 avant d'être assassiné le jour de son 42e anniversaire par Pino Greco, neveu de Michele dont il est question plus haut.

Selon un autre repenti de premier plan, Francesco Di Carlo, chef mafieux d'Altofonte pendant trente ans, c'est du reste à ce même Stefano Bontate que Berlusconi demanda protection car il craignait l'enlèvement de quelqu'un de sa famille. Dans un livre intitulé Un uomo d'onore (BUR, 2010), Enrico Bellavia reprend de page 205 à 208 le récit que Di Carlo fit d'abord devant les juges, d'une réunion à Milan avec Silvio Berlusconi, Marcello Dell'Utri et trois chefs mafieux : Gaetano Cinà (co-condamné de Dell'Utri), Mimmo Teresi et Stefano Bontate.

Réunion confirmée par d'autres sources, durant laquelle décision fut prise d'embaucher Mangano et qui se serait terminée sur ce dialogue suréaliste entre le chef des chefs mafieux de l'époque et l'actuel président du conseil italien :
Stefano Bontate à Silvio Berlusconi : - à partir de maintenant vos problèmes sont terminés, vous ne craignez plus rien, Marcello est à vos côtés, soyez serein, lui nous contacte et nous, nous sommes toujours à votre disposition.

Silvio Berlusconi à Stefano Bontate : - Moi aussi je suis à votre disposition, si vous avez besoin de quoi que ce soit sur Milan.
Or se "mettre à disposition" de la mafia veut dire "corps et âme". Et pour toujours...

Mais revenons-en à Schifani, qui avait donc pour clients des pointures comme Giovanni Bontate (celui-là même qui, selon Di Carlo, devait être le témoin de mariage de Jimmy Fauci, cérémonie qui se déroula à Londres en présence de Marcello Dell'Utri), Giovanni Costa, ou encore Pietro Lo Sicco, entrepreneur arrêté pour mafia en 1998 et définitivement condamné en 2008, pour qui le cabinet d'avocat de Schifani aurait défendu les intérêts relatifs à un immeuble de neuf étages au centre de Palerme, dont le responsable des travaux, un certain Salvatore Savoca, avait été étranglé car il ne voulait pas partager l'affaire avec la famille Madonia. Les autres clans liés de près ou de loin à cet immeuble représentent une bonne part du gotha mafieux palermitain : Pullarà, Guastella, Lo Piccolo, Madonia et ... Bontate, à travers sa fille.

Comme quoi le monde est petit, et Palerme encore plus, mais enfin entre associés et clients ripoux, même en supposant que Renato Schifani n'ait découvert qu'a posteriori leurs accointances mafieuses, il semble évident que l'actuel président du Sénat italien a jusqu'alors souffert de graves problèmes au niveau de son intuitu personae... D'ailleurs il n'en démord pas, puisqu'il est toujours prêt à défendre les autres condamnés de la caste, justement au nom du garantisme (lire "impunité totale") si cher à Berlusconi et à sa clique. [Début]

* * *

En conclusion, de tout ce qui précède, il est fort probable que Renato Schifani nous dirait qu'il ne s'agit là que de « faits sans importance et manipulés (n'ayant) pas même la dignité pour faire naître les soupçons... »

Sauf qu'en y regardant de plus près, au fil du temps et des nouveaux témoignages, il est de plus en plus difficile de comprendre quelles sont les manipulations auxquelles Schifani se réfère, et qu'à la longue beaucoup de petits faits sans importance qui s'accumulent finissent par revêtir une certaine importance, et qu'à la limite ça pourrait même faire naître quelques soupçons !

Quant à évoquer de la dignité dans un tel cloaque, je vous laisse juges... [Début]


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P.S. Si vous comprenez l'italien, je vous engage à suivre la deuxième partie de cette intervention de Travaglio, entièrement consacrée au président du Sénat, sous le titre : Schifani, basta la parola.



Ou si vous préférez, voici le texte en anglais (à partir de Schifani and the “Cavaliere’s” umbrella). [Début]

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samedi 21 août 2010

Déchets


Après les poisons, les déchets ! Dont Denis Gasquet, Directeur général de VEOLIA Propreté, prétend qu'il s'agit d'une ressource :
Sur quatre milliards de tonnes de déchets produits dans le monde, aujourd'hui seul un milliard de tonnes est valorisé (toutes formes confondues). Trois milliards de tonnes restent à valoriser, ce qui représente un potentiel énorme. Notre feuille de route n'a pas dévié : nous continuons à faire du déchet une ressource.
Donc, outre vouloir présenter les déchets comme une ressource, cette citation nous indique deux chiffres importants :
  1. chaque année, 4 milliards de tonnes de déchets sont produits dans le monde, dont 1 seul milliard est "traité" ;
  2. chaque année, 3 milliards de tonnes de déchets produits dans le monde ne sont pas "traités".
C'est à dessein que j'évite d'utiliser "valoriser", qui a selon moi une connotation trop fortement positive et contribue ainsi à détourner la perception que les gens pourraient se faire de la réalité, à savoir que sur ces 3 milliards de tonnes non traitées chaque année (soit plus d'un kilo par personne et par jour au niveau mondial), il est vraisemblable que la plupart vont finir par polluer la terre (enfouissement dans les décharges), la mer (où les poisons en tout genre sont simplement passés par dessus bord) et les airs (à travers les fumées chargées de substances nocives)...



Autrement dit l'ensemble de l'écosystème dans lequel nous vivons. Cela étant, tous les déchets ne sont pas égaux, puisque sur ces 4 milliards de tonnes :
  • de 1,7 à 1,9 milliard de tonnes sont des déchets municipaux (ordures ménagères) ;
  • de 1,2 à 1,6 milliard sont des déchets industriels non dangereux ;
  • environ 490 millions sont des déchets dangereux.
Si j'arrondis à 500 millions, personne ne m'en voudra. Car c'est bien ce demi-milliard de tonnes de déchets dangeureux qui pose problème, un GROS problème qui se renouvelle chaque année, ou plutôt qui s'accumule en s'ajoutant aux immenses quantités des années précédentes ! Et depuis quand ? nul ne le sait...



D'autant plus que, selon l'OCDE, l'origine et la composition des trois-quarts de ces déchets dangereux sont inconnues. Des déchets dont un récent rapport de VEOLIA Propreté nous dit qu'en grande partie leur gestion est quasi inexistante, et leur collecte largement inférieure à leur production ! Voilà de quoi nous rassurer.



Et puis dans les déchets dangereux il y a les déchets nucléaires, dont un seul réacteur de 1 000 MW produirait chaque année :





Soit :
  • 229 800 tonnes de déchets produits par l'extraction du minerai ;
  • 190 tonnes de déchets produits par la transformation en concentré d'uranium ;
  • 13 tonnes de déchets produits par l'enrichissement de l'uranium ;
  • plus 25 m3 de déchets ultimes de combustion dans le réacteur + rejets + démantèlement, etc.
Des chiffres à multiplier par ... 62 (!) uniquement en France, puisque le parc actuel installé, réparti sur 20 sites, est de 62 400 MW :



- 34 réacteurs d’une puissance de 900 MW ;

- 20 réacteurs de 1300 MW ;

- 4 réacteurs de 1450 MW.



Actualisons :
  • 14 247 600 tonnes de déchets produits par l'extraction du minerai ;
  • 11 780 tonnes de déchets produits par la transformation en concentré d'uranium ;
  • 806 tonnes de déchets produits par l'enrichissement de l'uranium ;
  • plus 1 550 m3 de déchets ultimes de combustion dans le réacteur + rejets + démantèlement, etc.
Chaque année... Dans un seul pays (quand bien même il s'agirait de la deuxième puissance électro-nucléaire au monde derrière les États-Unis), pour des déchets qui ont des durées de vie ... incommensurables !



Donc ce qui m'inquiète vraiment, c'est si EDF (ou AREVA ou qui que ce soit) décide d'exporter son nucléaire en Italie :
  • où RIEN n'est JAMAIS contrôlé ;
  • où la société chargée de gérer les installations nucléaires - SOGIN, sous contrôle de l'état -, n'est même PAS CAPABLE de gérer les fuites de la piscine nucléaire de Saluggia (centrale où sont stockés 85% des déchets nucléaires d'Italie) qui fait eau de toutes parts et a déjà contaminé la nappe phréatique (en outre c'est tout près de là que part l'aqueduc qui fournit l'eau potable à tout le Piémont...) ;
  • AU MOINS UNE des sociétés impliquées dans le "démantèlement" des actuelles centrales est en odeur de 'ndrangheta (centrales dont la construction remonte aux décennies 50-60 mais dont le démantèlement n'a JAMAIS été réellement assuré, depuis 50 ans, et encore moins géré "dans la transparence") ;
  • et où RIEN de ce qui attire des financements astronomiques (comme la filière nucléaire, par exemple) n'échappe à l'emprise des mafias italiennes !
Car face à ce panorama funeste, il serait bon que les français se souviennent qu'à Tchernobyl le nuage ne s'est pas arrêté aux frontières : une simple question de prévention des accidents majeurs. Mieux vaut encore faire gérer une centrale nucléaire par les iraniens, que par les italiens !



Déjà que selon les statistiques officielles de l'Union européenne, comme nous le relate Gianni Lannes, « au cours des 21 dernières années, l'Italie a fait disparaître 1 milliard de tonnes de déchets de toutes sortes » sans qu'on sache vraiment où et comment. Même si l'on a quelques indices...



Sous cette mer et sous cette terre de Gomorrhe, qui est également ma terre d'adoption, dont la récente expertise d'un géologue, Giovanni Balestri, nous dit qu'elle risque une catastrophe environnementale définitive dans une cinquantaine d'années, en prévoyant pour :
2064 le pic de la dégénérescence des substances polluantes et du percolat issu de 341 000 tonnes de déchets dangereux (à commencer par les boues de l'ACNA de Cengio) et de plus de 800 000 tonnes de déchets d'autre nature, qui atteindront les nappes phréatiques plus profondes en empoisonnant des centaines d'hectares et des kilomètres et des kilomètres de territoire, en le rendant invivable pour les hommes, les animaux et les cultures agricoles.
Et cela avec la complicité des politiques de tous bords, mais surtout du parti de Silvio Berlusconi, commme Nicola Cosentino qui a démissionné il y a un mois à peine, sous le coup d'un mandat d'arrêt confirmé par la Cour de Cassation italienne pour association externe avec la camorra, mais encore protégé par ses complices au Parlement. Et c'est lui qui a tenu les caisses de l'Italie ces deux dernières années, en tant que secrétaire d'état au Trésor !



Du reste que dire et que faire lorsque les contacts entre politiques et mafia sont prouvés depuis des décennies sans que cela n'empêche l'un de faire le président du Conseil, l'autre le président du sénat, etc. J'en passe et des funestes ! Et je parle des ACTUELS présidents, pas de la préhistoire...



* * *


Dans la série "on nous empoisonne sans nous demander notre avis", laissez-moi conclure sur un épisode récent, une affaire présumée (pour l'instant) d'exportation de ferrailles radioactives (normalement interdite en France, selon M. Roland Desbordes, président de la CRIIRAD), déchargées en l'absence de tout contrôle sur les quais du port de Salerno (à 7km de Cava de' Tirreni, là où vit ma belle-famille), comme nous le rapporte Gianni Lannes début août :







Dans un second billet plus détaillé, joliment intitulé « Déchets radioactifs : de la France au Mezzogiorno d'Italie », il nous explique qu'un cargo battant pavillon maltais, le Frelon, qui proviendrait de Port-Saint-Louis-du-Rhône (il écrit dans son billet "port communautaire de Saint-Louis en France", mais j'imagine que c'est celui-là dont il s'agit), aurait transporté 1 600 tonnes de ferrailles contaminées, d'après les mesures prélevées avec un compteur Geiger Gamma-Scout :



- mesure de 2 mSv dans l'espace d'une minute sur le quai nettoyé (c'est-à-dire après le déchargement-chargement de la cargaison)

- mesure de 5 mSv dans l'espace d'une minute devant l'usine de "traitement" SIDER de Potenza (actuellement Ferriere Nord SpA)

- mesure de 4,4 mSv dans l'espace d'une minute dans la localité limitrophe de l'usine (Bucaletto)



Mesures confirmées ensuite par les techniciens de l'Agence régionale pour la protection de l'Environnement, qui se sont rendus devant l'usine (fermée ce jour-là), et dans la localité limitrophe où leurs relevés ont quand même indiqué la présence de radioactivité dans l'air...



Or selon la documentation "officielle", le chargement aurait été contrôlé en France par Sicea International et en Italie par un autre laboratoire, qui n'ont rien signalé d'anormal sur les certificats d'accompagnement de la marchandise. Il serait donc intéressant d'avoir des explications sur ces divergences entre mesures, "normales" pour les uns, alors que les dosages relevés par Lannes correspondent à ceux d'une zone orange (zone contrôlée, spécialement réglementée), ce qui ne saute pas forcément aux yeux quand on voit le film ci-dessus...



Gianni Lannes, qui est sous escorte permanente car il est menacé de mort par la mafia, précise en outre qu'il s'est rendu sur les quais du port de Salerno avec son escorte : les policiers l'accompagnant ont donc assisté aux relevés et signalé la chose au Ministère de l'Intérieur.



Par ailleurs une enquête a été ouverte (affaire 2433/2010) par le procureur de Salerno (Franco Roberti) et par le coordinateur anti-mafia (Enrico d'Auria).



De mon côté j'ai contacté la CRIIRAD, le réseau Sortir du nucléaire et Greenpeace France pour leur signaler la chose et obtenir davantage d'infos, si possible, mais pour l'heure seule la CRIIRAD m'a répondu. Merci Monsieur Desbordes !



À suivre...





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samedi 14 août 2010

Poisons


Le titre de ce billet s'inspire d'une affaire qui risque de faire grand bruit avant la fin de l'année, à savoir la présentation par Gianni Lannes du dossier “Veleni nel Mare Nostrum” devant le Parlement européen...



Introduction

I. De la terre à la mer...

Retour aux sources

II. De la mer à la terre...

Conclusion




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Introduction


Pour le rédiger je me suis plongé dans la lecture de plusieurs ouvrages (numérotés de 1 à 5, ce qui me permettra de les citer en renvoi par leur numéro) :
  1. "Les Vaisseaux du poison. La route des déchets toxiques", de François Roelants du Vivier, publié aux éditions Sang de la terre, en oct.-nov. 1988
  2. Bandiera nera. Le navi dei veleni, d'Andrea Palladino, édité par manifestolibri (fév. 2010) (Pavillon noir. Les navires empoisonnés)
  3. Avvelenati, de Giuseppe Baldessarro et Manuela Iatì, Città del Sole Edizioni (avril 2010) (Empoisonnés)
  4. Le Navi della vergogna, de Riccardo Bocca, éditions BUR (mai 2010) (Les bateaux de la honte)
  5. Veleni di Stato, de Gianluca Di Feo, éditions BUR (nov. 2009) (Poisons d'État)
Outre consulter de nombreuses sources sur Internet, dont "Le navi sparenti", le dossier de Greenpeace sur les navires toxiques, le dossier sur le Probo Koala, ou encore ce Cahier critique sur les transferts transfrontaliers de déchets toxiques et leur impact sur les droits humains, Toxics from Italy, etc. [Début]



* * *



I. De la terre à la mer...


Je vous préviens, c'est long, mais cette histoire, compliquée tant elle a de ramifications, mérite d'être racontée, DOIT être racontée. Essayons, moi d'écrire, et vous de lire...



En commençant par cette citation d'Alain Bombard :
Si tout dans la nature répondait au schéma de Lavoisier : « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », les nouvelles techniques ont créé des objets qui oublient le troisième terme de la proposition : ils ne se transforment plus et s'accumulent dans les milieux vivants de jour en jour, d'année en année, de siècle en siècle. C'est une invasion qui au minimum prend la place de la vie, au maximum l'empoisonne.
qui préface le livre de François Roelants du Vivier, écrit à l'époque-même où l'opinion publique internationale était sensibilisée par l'odyssée d'un cargo-poubelle, le Zanoobia, chargé de 2200 tonnes de déchets toxiques, qui a erré plusieurs semaines en Méditerranée avant d'accoster au port de ... Massa Carrara, le 5 mai 1988. C'est-à-dire à l'endroit même d'où la cargaison était partie, 15 mois plus tôt ! Retour à la case départ...



La magistrature italienne a fait procéder à une identification minutieuse des étiquettes encore visibles sur les fûts (cf. 2, p. 75 et p. 119 et sq.), appartenant à 150 sociétés dont le gotha de l'industrie pharmaceutique et chimique mondiale ! Qu'on en juge :



ACNA (Italie, productrice d'armes chimiques pendant des décennies, notamment ypérite, phosgène et arsine...)

A.G.I.P.

BASF

BAYER

CIBA GEIGY

CYNAMID

DE LONGHI

DOW CHEMICAL

DOW CORNING

DUPONT DE NEMOURS

EASTMAN CHEMICAL

ENICHEM

FARMITALIA - CARLO ERBA

FARMOPLANT

HOECHST

I.C.I.

ILVA

K.J. QUINN FRANCE

LORILLEUX

MIYOSHI OlL

MONSANTO

MONTEDISON

MONTEPOLIMERI

NORSOLOR

PIRELLI

SANDOZ

SHELL ITALIA

SNIA

SOLVER

Union Chimiste de Belgique, etc. [Début]



Mais comment en est-on arrivé là ?



Selon la chronologie des événements relatée par M. François Roelants du Vivier (cf. 1, p. 33 et sq.), le 20 septembre 1986, à Djibouti, la société International Consulting Office s'apprête à finaliser un contrat avec Intercontract SA, présidée par Gianfranco Ambrosini, portant sur « l'élimination de déchets industriels européens », pour une quantité minimale de 100 000 tonnes par an de déchets solides (hors déchets radioactifs), sur une période de cinq ans renouvelable. Soit 8 à 10 000 tonnes par bateau et jusqu'à 4 transports par mois...



L'affaire est totalement légale et, le 12 janvier 1987, un autre contrat est signé entre la SRL Ambrosini, agent représentant de la SA Intercontract, et la société Jelly Wax, division écologie (sic!), qui a pignon sur rue à Milan et dont l'administrateur est un certain Renato Pent, par ailleurs associé avec une connaissance des lecteurs et lectrices de ce blog, un certain Giorgio Comerio (cf. 4, p. 249).



La répartition des coûts est la suivante :
  • Jelly Wax propose à ses clients (dont les sociétés mentionnées ci-dessus) de "traiter" leurs déchets toxiques et dangereux à 500 $ la tonne ;
  • Jelly Wax s'engage à payer à Ambrosini 300 $ la tonne pour les cinquante mille premières et 225 $ pour les suivantes ;
  • Ambrosini offre à l'International Consulting Office de Djibouti 26 $ la tonne de déchets "éliminés" !
Je vous laisse calculer les gains...



Ainsi, un mois plus tard, le 10 février, le cargo Lynx, battant pavillon maltais, charge à Massa Carrara 2 146 tonnes de déchets répartis dans 10 876 fûts et fait route vers Djibouti.



Or selon Andrea Palladino, journaliste du Manifesto, le 19 mars 1987, un groupe des "verts" de Massa Carrara dénonce le fait qu'aucune installation de traitement des déchets n'existe à Djibouti, ce qui induit la région Toscane à faire marche arrière sur les autorisations et le gouvernement de Djibouti, devant le scandale, décide de refuser le chargement.



Jelly Wax passe alors un contrat avec une société de Panama, la Mercantil Lemport SA, dirigée par un certain Luciano Micciché (italien né à Ravanusa en 1949 et résident à Caracas, précise M. François Roelants du Vivier, cf. 1, p. 39), qui décroche les autorisations nécessaires pour que le Lynx puisse accoster à Puerto Cabello (Venezuela, env. 140 km à l'ouest de Caracas) (à noter que dans la liste des 150 sociétés mentionnée ci-dessus, 10% sont vénézuéliennes...).



Le 28 avril 1987, le cargo décharge finalement ses 10 876 fûts. Qui, en fait d'être "traités", vont rester « entassés à l'air libre par une température moyenne de 35°C dans un entrepôt à ciel ouvert et, de surcroît, non clôturé ».



Quelques jours plus tard :
Ce qui était à craindre se produit, ... « une dizaine de fûts commencent à suinter. Un matin des gosses qui jouaient au ballon à côté de la décharge s'approchent de cet amas de tôles. L'un d'eux tripote le liquide jaunâtre qui s'échappe et s'en barbouille le torse. La brûlure est instantanée. Transporté à l'hôpital ; il meurt le lendemain dans d'atroces souffrances ».
Extrait d'un article de François Soudan pour "Jeune Afrique", cité par M. François Roelants du Vivier (cf. 1, p. 40).



Pour autant, le 16 juin 1987, le Ministère de l'Environnement vénézuélien reçoit une nouvelle demande de consentement d'importation de déchets toxiques de la part du gouvernement italien. Il s'agit d'un deuxième chargement affrété par Mercantil Lemport, qui voyage sur le cargo tchèque Radhost.



Mais face aux événements, le 4 juillet les autorités interdisent au Radhost de débarquer, et ordonnent ensuite une inspection de l'Institut Vénézuélien de la Recherche Scientifique. Le constat est accablant ! Je vous passe les détails, horribles, mais la conclusion du rapport est la suivante : « La Commission de l'IVIC recommande de réexporter immédiatement tous ces déchets vers leur lieu d'origine... »



S'en suivra presque un incident diplomatique avec l'Italie, le gouvernement vénézuélien estimant avoir été floué. Quant à Miccichè, sentant le vent tourner, il disparaîtra de la circulation, probablement à destination de Miami...



Transférés vers une base militaire le 9 août, ce n'est que le 21 octobre, soit 6 mois après avoir été débarqués, que les fûts seront réembarqués sur un autre cargo, le Makiri, à destination de Tartous, en Syrie, où ils arrivent le 10 décembre 1987. C'est enfin là qu'il seront repris à bord du Zanoobia, le 17 mars 1988. Le cargo errera en Méditerranée, avec tout son équipage malade et contraint à respirer une puanteur épouvantable, et rejoindra d'abord le port de Livorno en avril puis finalement le port de Carrare en mai 1988, plus d’un an après le départ initial des déchets.



Le 7 mai, nous dit Andrea Palladino (cf. 2, p. 73), le professeur Mario Pizzurra, directeur du Département d'Hygiène de Perugia, peut monter à bord pour examiner la cargaison :
L'atmosphère est incroyable - raconte-t-il à l'ANSA -, il y a des déchets industriels de toute nature, des substances hautement toxiques, mutagènes. Ce que j'ai vu aujourd'hui sur ce bateau heurte tout sentiment éthique, toute loi morale.
Le gouvernement décide alors de transférer le cargo et son chargement à Gênes, et de déclarer la situation d'urgence environnementale (ce qui a des implications "légales" non négligeables...). La mission de récupérer les déchets pour les traiter est confiée à la société CASTALIA (groupe IRI), qui obtient à la clé un contrat de 5,5 milliards de lires (soit pas loin de 3 millions d'euros aujourd'hui). [Début]



* * *


Mais revenons-en au Radhost, le deuxième cargo affrété par Jelly Wax et rejeté par le Venezuela, qui lui termine sa course au Liban, le 21 septembre 1987. Toujours avec environ 2 400 tonnes de déchets toxiques dans ses soutes (officiellement du vrac pour usage agricole et industriel...), soit 15 800 fûts et 20 conteneurs débarqués au port de Beyrouth.



Il faudra quelques mois aux autorités libanaises pour comprendre de quoi il s'agit :



- le 18 février 1988, un représentant de la société italienne Ecolife s'était présenté devant le consul du Liban, qui s'aperçoit immédiatement que le document est un faux grossier, en outre plein d'erreurs. Il contacte alors le Ministère des Affaire étrangères de son pays puisqu'il s'agit d'importation de déchets ;



- les autorités de Beyrouth enquêtent et découvrent que, une fois déchargés, une quantité indéfinie de fûts avaient été "recyclés", leur contenu vendu comme "fertilisant", d'autres avaient même été repeints, remplis d'eau et revendus à 5 $ l'un... Des centaines de personnes furent empoisonnées !



- les magistrats libanais convoquèrent les représentants légaux des sociétés Jelly Wax et Ecolife, mais inutile de dire que personne ne se présenta ;



- une expertise fut diligentée dont le résultat sur le contenu des fûts ne laissait aucun doute : cyanure, fulmicoton, métaux lourds, sable contaminé par des dioxines, herbicides, chlorure de méthylène, et nombre d'autres substances dangereuses ;



- Rome finit donc par désigner une équipe de 6 "experts" et une société, la Mont.eco (groupe Montedison), pour se charger de l'opération "récupération". C'est ainsi que quatre cargos furent affrétés pour aller au Liban et réembarquer les fûts toxiques : Voriais Sporadis (arrivée le 30 juin) ; Yvonne A (arrivée le 23 juillet) ; Cunski (départ d'Italie le 23 août) ; Jolly Rosso (départ de La Spezia le 25 août). Le 23 août arrive également à Beyrouth la délégation d'experts, dont la responsable, Cesarina Ferruzzi, confira aux journalistes que « le cargo yougoslave Cunski avait à son bord les matériels et les équipements pour effectuer les travaux d'assainissement nécessaires » ;



- la cargaison toxique fut réembarquée sur les quatre cargos fin 1988, mais seul le Jolly Rosso arrivera "officiellement" à La Spezia (d'où les fûts qu'il transportait seront transférés, plus d'un an après, vers Porto Marghera et Trévise). Quant aux trois autres cargos - répétons les noms : Voriais Sporadis, Yvonne A et Cunski -, ils disparaîtront totalement de la circulation et des faits divers... [Début]



* * *



Retour aux sources


Riccardo Bocca nous raconte dans son livre (cf. 4, chap. 6, p. 125 et sq.), que début juin 2005, un magistrat de la Direction Nationale Antimafia, Vincenzo Macrì, reçoit un mémorial écrit par un certain Francesco Fonti, repenti de la 'ndrangheta, extrêmement détaillé (avec noms, y compris des politiques impliqués, lieux, dates et circonstances).



Fonti en italien signifie "sources" (on retrouve d'ailleurs cette étymologie en français dans "fonts" baptismaux).



Et ces sources sont parfois extrêmement surprenantes. Et inquiétantes...



Il explique en effet qu'à partir d'octobre 1986 il avait été chargé par ses chefs de faire disparaître 600 fûts contenant des déchets toxiques et radioactifs, stockés à la centrale Enea de la Trisaia, a Rotondella, et provenant d'Italie, de Suisse, de France, d'Allemagne et des États-Unis, pour un montant de 660 millions de lires, soit un montant dérisoire de 1,1 million par fût (disons environ 600 euros d'aujourd'hui) !



D'abord chargés sur 40 camions, les fûts voyagèrent des entrepôts de Rotondella à Livorno (entre 900 et 1000 km de distance), d'où ils devaient être embarqués et partir pour la Somalie. Sinon qu'entre-temps son chef fut assassiné et il fallut attendre janvier 1987 pour reprendre l'opération.



Récit de Francesco Fonti :
Le cargo dont nous nous sommes servis était le Lynx, ..., qui avait été affrété par la société Jelly Wax de Renato Pent, auquel j'avais demandé de me fournir une couverture... Le fait est que, selon nos calculs, nous n'aurions pu charger que 500 fûts dans les soutes, et il nous restait donc le problème de trouver une solution pour les 100 fûts restants. Nous avons donc imaginé un plan à deux niveaux : 500 fûts seraient partis pour la Somalie et les 100 autres auraient été enterrés en Basilicate... L'opération s'est déroulée du 10 au 11 janvier 1987... Les factures, préparées par un comptable milanais qui m'avait été présenté par Vito Roberto Palazzolo (trésorier de Totò Riina et Bernardo Provenzano), indiquaient de fausses descriptions pour pouvoir embarquer les déchets toxiques et radioactifs, et furent expédiées à la société International Consulting Office de Djibouti...
Après quoi, toujours selon Francesco Fonti, le cargo Lynx n'accosta pas à Djibouti mais fit route vers Mogasdiscio (Somalie), où furent débarqués les 500 fûts. Et, de fait, la Somalie est juste à côté de Djibouti, la Somalie pleine d'étranges maladies...





Pour l'instant, contentons-nous juste d'observer que son récit est parfaitement compatible avec tout ce qui précède... Mais les "coïncidences" ne s'arrêtent pas là !



Car outre fournir force détails sur les connexions Italie-Somalie qui recoupent en bien des points l'affaire encore non résolue (!) de l'assassinat d'Ilaria Alpi et de Miran Hrovatin, ainsi que sur sa rencontre et ses relations avec Giorgio Comerio, notamment sur le sabordage du cargo Rigel (auquel il faudrait consacrer un billet entier...), Fonti passe ensuite à l'année 1992, durant laquelle :
En l'espace de deux semaines, nous avons coulé trois navires que nous avaient signalés la société Messina (propriétaire du Jolly Rosso, entre autres) : l'Yvonne A, le Cunski et le Voriais Sporadais... Le premier transportait 150 fûts de boues, le second 120 fûts de déchets radioactifs, et le troisième 75 fûts de différentes substances toxiques et dangereuses.
À savoir les 3 cargos ayant totalement disparu de la circulation et des faits divers depuis qu'ils avaient été affrétés par la société Mont.eco (groupe Montedison) pour prendre en charge, avec le Jolly Rosso, l'opération "récupération" des 2 400 tonnes de déchets toxiques déchargés par le Radhost (le cargo affrété par Jelly Wax et rejeté par le Venezuela), le 21 septembre 1987 dans le port de Beyrouth.



Or le GROS problème dans cette histoire, c'est que Francesco Fonti fournit des coordonnées tellement précises de l'endroit où aurait été sabordé le Cunski (celui-là même qui, selon Cesarina Ferruzzi, responsable de la délégation d'experts envoyée au Liban par le gouvernement italien, « avait à son bord les matériels et les équipements pour effectuer les travaux d'assainissement nécessaires »), que « le 12 septembre 2009, un robot téléguidé découvre une épave correspondant aux dimensions du Cunski, gisant à 487 m de profondeur, à 14 milles nautiques de Cetraro, sur la côte occidentale de la Calabre. »



La ministre italienne de l'Environnement s'empressera de démentir, mais sa version est tellement pleine de contradictions (il faudrait un billet entier pour tout raconter, donc, vous m'excuserez... ; pour une reconstruction détaillée, voir 3, p. 209-255) et prend l'eau de tous les côtés qu'elle fait naître cent fois plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Le seul fait réellement concret, comme l'observe l'une des trop rares parlementaires honnêtes du paysage politique italien, Angela Napoli, membre de la Commission Parlementaire Antimafia, qui accuse ouvertement le gouvernement de vouloir dissimuler la vérité dans cette affaire, c'est :
comment est-il possible que Francesco Fonti, lui qui n'est même pas de cette région, puisse indiquer si précisément l'endroit exact où il s'accuse d'avoir coulé un bateau, et que l'on retrouve bien en ce même endroit une épave ?
À ce jour, la question reste posée... [Début]



* * *



II. De la mer à la terre...


J'espère vous avoir donné une idée assez précise de ce "cycle des déchets", mais la partie la plus intéressante reste encore à découvrir : que sont-ils devenus ?



Car là encore, les surprises ne manquent pas, puisqu'en fait, personne ne le sait ! Pas même officiellement !



Même si la solution la plus probable est qu'ils aient été enterrés dans le plus grand secret mafieux (encore et toujours avec la complicité des politiques, il va sans dire...) dans plusieurs décharges disséminées du nord au sud de la péninsule :
  • les fûts du Zanoobia (provenant du Lynx) auraient fini leur course à la décharge de 1) Pitelli, près de La Spezia, de 2) Borgo Montello, près de ... chez moi (Latina), et d'autres encore ;
  • quant aux fûts du Jolly Rosso (provenant du Radhost), il se pourrait bien qu'ils réapparaissent sous peu des sarcophages enfouis dans le lit du 3) fleuve Oliva, au cœur de la "vallée empoisonnée"...


1) Pitelli



La décharge Pitelli occupe une colline entière qui domine La Spezia. Pendant plus de 20 ans elle aurait opéré en l'absence de tout contrôle administratif, sous la direction d'Orazio Duvia, surnommé "le roi de Pitelli" (pour une description plus précise, voir ce document italien, p. 26 et suivantes).



Divisée en plusieurs zones d'enfouissement, une de celles qui nous intéresse de plus près est la zone ex-IPODEC, de la société du même nom, qui s'est transformée ensuite - en Italie, tandis qu'elle a conservé son nom dans les autres pays, aujourd'hui groupe VEOLIA - en IPOTEC (Ipotec Italia S.r.l.), puis en 1997 en IPOTER (Ipoter S.r.l.), avant de devenir, le 27 mai 2009, Veolia Servizi Ambientali Industria S.r.l., groupe VEOLIA.



Tout ça reste en famille puisque, selon le fameux rapport de Greenpeace, intitulé "The Network", publié en septembre 1997, aujourd'hui introuvable mais dont la traduction italienne est entièrement reportée en appendice par Riccardo Bocca (cf. 4, p. 241 et sq.), Orazio Duvia, présent dans au moins une quinzaine de sociétés actives dans la collecte, le transport et le traitement des déchets (dont les trois principales sont SERVIZI AMBIENTALI Srl, IPODEC ITALIA Srl et CONTENITORI TRASPORTI Spa), était également associé avec le SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DES EAUX (SGE) :
SGE a noué des relations commerciales avec Duvia en 1992, en rachetant 99,75% de la société R.T.R ITALIA, par l'intermédiaire de la société milanaise EKIP Srl. Ensuite R.T.R est devenue IPODEC Srl, dont l'administrateur unique était M. J-P V., président d'IPODEC SUD-OUEST et au conseil d'administration d'IPODEC ILE DE FRANCE et d'ONYX AUVERGNE RHONE ALPES. En octobre 1995, EKIP Srl a vendu sa participation dans IPODEC à TERMOMECCANICA Spa pour quatre milliards de lires.
Or la SGE, précédemment Compagnie Générale des Eaux, est devenue Vivendi en 1998, puis a été rebaptisée Veolia Environnement en 2003. Le groupe VEOLIA est aujourd'hui totalement indépendant.



VEOLIA qui devrait également finir par contrôler 100% de TERMOMECCANICA Spa en 2012...



C'est par ailleurs dans la décharge Pitelli que seraient enfouis les fameux 41 fûts de Seveso, qu'on avait d'abord retrouvé dans des abattoirs désaffectés à Anguilcourt-le-Sart, probablement abandonnés là par Bernard PARINGAUX, gérant de la société Spedilec, pour qui la dioxine c'est comme les orties...



L'affaire avait fait grand bruit en France :



retrouver ce média sur www.ina.fr


D'autres s'interrogeaient : - « Que contiennent les 600 fûts eux aussi en provenance d'Italie qui se trouvent dans un autre entrepôt de la Spedilec à Port-de-Bouc ? » (Le Courrier Picard)



Quelqu'un l'a-t-il jamais su ? Comme quoi si l'on cherche bien, toutes ces histoires ne concernent pas que l'Italie...



Quoi qu'il en soit, comme toujours ici, ces affaires restent perpétuellement sans coupables, après s'être éternisées pendant des décennies devant les tribunaux. Et, de facto, le procès continue, et la honte continue : la dernière proposition en date serait de convertir les collines de Pitelli en ... green de Golf !



Oui, vous avez bien lu :-) Ça tombe bien, y a environ 18 trous... Donc on recouvre tout ça, bien beau bien propre, mais SURTOUT sans savoir ce qui se cache dessous ! Surtout pas... [Début]



2) Borgo Montello



Les doutes sur la décharge "S0″ de Borgo Montello, cette autre colline des mystères, ne datent pas d'aujourd'hui, puisque dès 1995-96, la municipalité de Latina avait commandé une étude à l'ENEA pour vérifier la présence de déchets toxiques, dont les résultats avaient dévoilé l'existence de trois grosses "structures métalliques" enfouies à une profondeur comprise entre cinq et dix mètres, aux dimensions impressionnantes : 10m x 20m pour deux d'entre elles, 50m x 50m la troisième (en gros un demi terrain de foot !)...



On pourrait donc croire qu'au lu et au su de tels résultats, un complément d'enquête aurait été ordonné. Et bien non, tout a été archivé, le rapport a terminé dans quelque placard oublié de tout le monde ... pendant 15 ans ! Mais tout vient à point à qui sait attendre, et des fouilles devraient commencer ... incessamment sous peu, le tout est d'être patient.



Ceci dit, à Borgo Montello, ce serait la camorra qui ferait la pluie et le beau temps. Selon un repenti, Carmine Schiavone, les "casalais" y ont enterré à la fin des années 80 des milliers de fûts toxiques au tarif somptueux de 500 000 lires le fût. Au point que les nappes phréatiques aussi sont empoisonnées...



Et près de Borgo Montello il y a même Borgo Sabotino, où se trouve une centrale nucléaire qui était à la pointe de la technologie ... dans les années 50 (!), dont personne ne sait comment sont - ou auraient été - traités les déchets nucléaires produits (voir le P.S. de ce billet).



Et encore à Borgo Montello on y trouve la société Indeco, du groupe Grossi, récemment arrêté pour désastre environnemental, entre autres, avec plusieurs personnes, dont une de ses principales collaboratrices, une certaine Cesarina Ferruzzi, qui parle encore et toujours de "bombe biologique", mais près de Milan, cette fois...



Ce même Giuseppe Grossi qui, dans les années 90, avait repris la société Servizi Industriali d'Osnago chargée par Castalia (voir plus haut) de "traiter" les fûts du Zanoobia (cf. 2, p. 81).



Enfin, à Borgo Montello il y avait un prêtre, don Cesare Boschin, un prêtre courageux, âgé de 80 ans, qui continuait à se battre et qui dénonça quelque chose qu'il avait vu ou su aux carabiniers, en mars 1995... probablement quelque chose que beaucoup savaient sans oser le dire, comme d'incessants va-et-vient de camions, la nuit, pleins de chargements étranges et puants. Mais le bon prêtre paya son courage de sa vie, puisqu'il fut retrouvé assassiné quelques jours plus tard, roué de coups et avec un sparadrap sur la bouche, incaprettato (impossible à traduire, même si la traduction étymologique exacte serait "enchevêtrement"), autant de signes qui ne trompent pas pour prévenir tous les autres qui seraient tentés de parler.



D'ailleurs le dossier fut vite classé sans suite, meurtre commis par des inconnus. Point à la ligne.



En Italie tout ça est une constante : tout finit toujours par être archivé, les pistes brouillées, jamais de coupables (ou à la limite le menu fretin), au bout de procès qui s'enlisent pendant des années, même si c'est toujours les mêmes qu'on retrouve, autant de métastases qui ont envahi ce putain de pays cancéreux, gangréné, corrompu de partout. Je pourrais vous en faire une liste de centaines et de centaines de noms, et vous seriez même surpris d'en connaître déjà beaucoup... [Début]



3) Fleuve Oliva



Après deux collines, un fleuve. Un fleuve dans une vallée. Une vallée radioactive... (cf. 3, p. 13 à 56) Où les statistiques de cancers et d'autres maladies infames sont bien plus élevées qu'ailleurs, sans qu'on sache trop pour quoi. Officiellement.



Le fleuve Oliva, il est près d'Amantea, là où s'est échoué le Rosso (ex-Jolly Rosso), comme on le voit sur ce clip vidéo que je ne résiste pas à vous remontrer :







Chaque fois que je le regarde, j'en ai presque les larmes aux yeux... Courageuse, on y voit l'épouse du capitaine Natale De Grazia, assassiné lui aussi (empoisonné) parce qu'il eut le tort d'enquêter sur les bateaux des poisons et les connexions avec Giorgio Comerio.



À noter en passant qu'il y a quelques semaines à peine, Nicolò Moschitta, un maréchal des carabiniers qui avait enquêté aux côtés du capitaine De Grazia, révéla une circonstance inconnue de tous à ce jour : lorsque, le 10 août 1983, l'autre maudit de Licio Gelli s'évada de sa prison suisse, à Champ-Dollon, grâce à la complicité d'un gardien soudoyé, il se réfugia dans un premier temps à Montecarlo, justement au domicile de ... Giorgio Comerio !!!



Moschitta raconte également que, durant l'enquête :
Il nous semblait que des forces occultes, difficilement identifiables, contrôlaient pas à pas nos activités...
Ce qui leur permit probablement d'intercepter Natale De Grazia avant qu'il n'arrive à La Spezia...



Mais pour en revenir au fleuve Oliva et à la vallée empoisonnée, après avoir détecté la présence de gigantesques "sarcophages" sous le lit du fleuve, le juge Bruno Giordano a déjà fait procéder aux premiers sondages dans le terrain :







Il en ressort des quantités énormes (de l'ordre de centaines de milliers de mètres cubes) de boues industrielles contenant de nombreuses substances toxiques : mercure, zinc, cuivre, cadmium, béryllium, cobalt, et même césium... Je vous laisse imaginer l'état du terrain et des nappes phréatiques !



Et pourtant, il n'y a dans cette région aucune industrie susceptible de produire de tels déchets. Par conséquent, tandis que les sondages se poursuivent, le Comité De Grazia a d'ores et déjà déclaré sa volonté de se porter partie civile au procès pénal qui ne devrait pas tarder à débuter, et invite les collectivités locales concernées à en faire autant. Je vous tiendrai au courant des suites... [Début]



* * *



Conclusion


Nous voici (presque) arrivés au terme de ce billet, même si j'ai gardé le meilleur pour la fin. Je veux parler du cinquième livre, de ces poisons d'État dont Gianluca Di Feo nous dit les horreurs, et qui est simplement terrifiant. Ce n'est pas pour en rajouter, mais juste pour vous montrer comment les catastrophes d'hier s'ajoutent à celles d'aujourd'hui pour nous réserver un piètre avenir si personne n'ose crier assez haut que tout cela suffit et qu'il serait temps que les gens - l'opinion publique, la masse des gens honnêtes - réagissent.



Le livre raconte dans le détail l'immense production d'armes chimiques par le régime de Mussolini, qui s'en servit d'ailleurs à profusion pour aller gazer les "colonisés" (Éthiopie, Libye) (aujourd'hui encore Mussolini est défini un "brave homme" par Berlusconi et son ombre, Dell'Utri, qui qualifient également de "héros" un mafieux notoire, mais passons...), dont des milliers de bombes chimiques furent, juste après la guerre, purement et simplement ... jetées à la mer, et notamment en mer Adriatique (cf. 5, p. 151-154).



Des études assez récentes montrent que dans cette mer les poissons sont davantage sujets aux maladies et aux mutations génétiques qu'ailleurs, et malgré quelques tentatives d'assainissement par la marine militaire, les pêcheurs de la zone continuaient de souffrir de dermatites aiguës, de conjonctivites, de crise d'asphyxie, de toux violentes, de diarrhées, etc. Mais le dernier incident connu sur les personnes remonte à l'été 2008, lorsqu'un habitant de Molfetta écrivit ses mésaventures à un site Web :
Le dimanche 27 juillet, dans l'après-midi, après une journée passée à la mer, précisément à Torre Gavetone, ma femme a commencé à présenter des symptômes étranges, des brûlures à l'appareil génital, avec des douleurs internes de plus en plus intenses et localisées.

Contacté d'urgence, son gynécologue a diagnostiqué une forte inflammation vaginale, à la fois interne et externe, accompagnée d'une lésion de l'épithélium de la muqueuse, au point qu'une intervention chirurgicale au laser a été nécessaire, tandis que l'état inflammatoire a augmenté dans les jours suivants. Ni les différents traitements suivis ni les anti-inflammatoires utilisés n'ont vraiment pu réduire la douleur et l'inflammation des tissus.
La lettre, écrite un mois plus tard, précise seulement : « Ce n'est qu'au cours des 10 derniers jours que l'inflammation a commencé à diminuer, mais sans parvenir encore à une réduction significative de la douleur »...



Donc je vous laisse imaginer : vous allez une après-midi à la mer, en 2008, et vous êtes agressé(e) par du gaz moutarde qui se libère encore d'ogives craquant de partout, après un séjour en mer qui dure depuis plus de 60 ans !!!



Et il y en aurait aujourd'hui encore des milliers de tonnes qui n'attendent que le poisson, le pêcheur ou le baigneur de passage...



Ajoutez à cela les centaines de bateaux coulés par la mafia avec leurs chargements de mort, y compris nucléaires, et ça vous donne une bonne idée du prochain endroit où aller passer vos vacances !



Ceci dit, le problème concerne au premier chef les populations résidentes, et ce qui est totalement inacceptable aujourd'hui, c'est que pratiquement personne ne sache rien de tout cela, et que derrière les paravents d'honorabilité et de transparence qu'affichent avec assurance, voire avec dédain, les géants du secteur (voir un extrait significatif de ces sociétés en début de billet), je crains bien que la réalité ne corresponde pas toujours avec l'image qu'elles souhaitent projeter au dehors.



Dans un rapport publié l'année dernière, intitulé « Du rare à l’infini. Synthèse du panorama mondial des déchets 2009 », Veolia Propreté nous dit ce qui suit des déchets dangereux :
Une application de plus en plus stricte du principe de précaution d’une part, la complexité toujours plus grande des biens manufacturiers d’autre part, ont provoqué dans certains pays une véritable prise de conscience de l’importance des déchets dangereux alors même que des pays voisins en étaient encore à sous-estimer le phénomène. À partir des statistiques non exhaustives à notre disposition, on peut estimer à quelques 300 millions de tonnes la collecte mondiale de déchets dangereux au sens de la Convention de Bâle.



Et d'ajouter : La production de déchets dangereux dans les pays en développement est inférieure à celle des pays développés mais pose de sérieux problèmes car leur gestion est quasi inexistante à part pour les déchets médicaux ce qui crée des cas de pollution environnementale sévère et des problèmes de santé. La production de ces déchets est difficile à évaluer malgré l’existence d’une réglementation spécifique. La collecte des déchets dangereux est largement inférieure à leur production et varie en fonction du niveau de revenu des pays en développement.


Gestion quasi inexistante, collecte largement inférieure à la production, et qui plus est nous parlons d'une production ANNUELLE...
Question : Veolia a-t-elle compris que la situation des déchets dans les pays en développement est infiniment meilleure qu'en Italie, pays en constante régression ?
Du reste, hors déchets dangeureux (si je comprends bien), VEOLIA estime que « l’ensemble des activités économiques liées aux déchets, de la collecte au recyclage », représente « un marché mondial de quelques 300 milliards d’euros », où les intervenants sont de plus en plus internationalisés, « à l’image des principaux acteurs que sont Veolia Propreté et Suez Environnement ou bien sur le seul marché américain, Waste Management. »



Waste Management est d'ailleurs le deuxième groupe qui gère la décharge de Borgo Montello, via la société Ecoambiente, mais a également chapauté d'autres sociétés dans lesquelles il aurait été bon de regarder de plus près, selon Greenpeace, comme Italrifiuti SpA ou Servizi Piemonte Srl (cf. 4, p. 260-61).



En tout cas, ce qui doit être clair, c'est qu'un "marché mondial de quelques 300 milliards d’euros" est une proie de choix pour des mafias toujours à l'affût de rentrées supplémentaires.



Donc ce que je veux dire, c'est qu'un grand groupe comme VEOLIA, qui a fini (ou finira) par absorber des sociétés ayant joué un rôle clé dans l'affaire Pitelli, et qui peut compter au sein de son conseil d'administration sur la présence de Paolo Scaroni (CEO ENI) en tant qu'administrateur indépendant de Veolia Environnement, aurait toutes les cartes en main pour réaliser une grande opération "transparence & propreté", et rédiger un beau rapport, documents à l'appui, sur ce que recèle vraiment la colline Pitelli. Le groupe y gagnerait sûrement en crédibilité, dans cette histoire où tout n'a été, jusqu'à ce jour, qu'obscurité et dissimulation autour d'un site particulièrement contaminé, où les statistiques des tumeurs enregistrées sont tellement graves qu'on a même évoqué une "épidémie de cancers" !!!



Même si je doute fortement que les politiques italiens permettraient une opération de ce genre, tellement ils sont intimement mêlés à ces affaires sordides...



Ceci étant, pour terminer sur un parallèle avec la situation décrite dans ce billet, je dirais que l'actuel système politique italien est comme ces gigantesques sarcophages enfouis sous le lit du fleuve Oliva, si rempli de boues miasmeuses et de pourritures puantes que ça commence à déborder de partout, et qu'après avoir corrompu et empoisonné pendant des décennies la vie de leur concitoyens, l'heure est enfin venue qu'on leur présente l'addition. [Début]





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