samedi 14 août 2010

Poisons


Le titre de ce billet s'inspire d'une affaire qui risque de faire grand bruit avant la fin de l'année, à savoir la présentation par Gianni Lannes du dossier “Veleni nel Mare Nostrum” devant le Parlement européen...



Introduction

I. De la terre à la mer...

Retour aux sources

II. De la mer à la terre...

Conclusion




* * *



Introduction


Pour le rédiger je me suis plongé dans la lecture de plusieurs ouvrages (numérotés de 1 à 5, ce qui me permettra de les citer en renvoi par leur numéro) :
  1. "Les Vaisseaux du poison. La route des déchets toxiques", de François Roelants du Vivier, publié aux éditions Sang de la terre, en oct.-nov. 1988
  2. Bandiera nera. Le navi dei veleni, d'Andrea Palladino, édité par manifestolibri (fév. 2010) (Pavillon noir. Les navires empoisonnés)
  3. Avvelenati, de Giuseppe Baldessarro et Manuela Iatì, Città del Sole Edizioni (avril 2010) (Empoisonnés)
  4. Le Navi della vergogna, de Riccardo Bocca, éditions BUR (mai 2010) (Les bateaux de la honte)
  5. Veleni di Stato, de Gianluca Di Feo, éditions BUR (nov. 2009) (Poisons d'État)
Outre consulter de nombreuses sources sur Internet, dont "Le navi sparenti", le dossier de Greenpeace sur les navires toxiques, le dossier sur le Probo Koala, ou encore ce Cahier critique sur les transferts transfrontaliers de déchets toxiques et leur impact sur les droits humains, Toxics from Italy, etc. [Début]



* * *



I. De la terre à la mer...


Je vous préviens, c'est long, mais cette histoire, compliquée tant elle a de ramifications, mérite d'être racontée, DOIT être racontée. Essayons, moi d'écrire, et vous de lire...



En commençant par cette citation d'Alain Bombard :
Si tout dans la nature répondait au schéma de Lavoisier : « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », les nouvelles techniques ont créé des objets qui oublient le troisième terme de la proposition : ils ne se transforment plus et s'accumulent dans les milieux vivants de jour en jour, d'année en année, de siècle en siècle. C'est une invasion qui au minimum prend la place de la vie, au maximum l'empoisonne.
qui préface le livre de François Roelants du Vivier, écrit à l'époque-même où l'opinion publique internationale était sensibilisée par l'odyssée d'un cargo-poubelle, le Zanoobia, chargé de 2200 tonnes de déchets toxiques, qui a erré plusieurs semaines en Méditerranée avant d'accoster au port de ... Massa Carrara, le 5 mai 1988. C'est-à-dire à l'endroit même d'où la cargaison était partie, 15 mois plus tôt ! Retour à la case départ...



La magistrature italienne a fait procéder à une identification minutieuse des étiquettes encore visibles sur les fûts (cf. 2, p. 75 et p. 119 et sq.), appartenant à 150 sociétés dont le gotha de l'industrie pharmaceutique et chimique mondiale ! Qu'on en juge :



ACNA (Italie, productrice d'armes chimiques pendant des décennies, notamment ypérite, phosgène et arsine...)

A.G.I.P.

BASF

BAYER

CIBA GEIGY

CYNAMID

DE LONGHI

DOW CHEMICAL

DOW CORNING

DUPONT DE NEMOURS

EASTMAN CHEMICAL

ENICHEM

FARMITALIA - CARLO ERBA

FARMOPLANT

HOECHST

I.C.I.

ILVA

K.J. QUINN FRANCE

LORILLEUX

MIYOSHI OlL

MONSANTO

MONTEDISON

MONTEPOLIMERI

NORSOLOR

PIRELLI

SANDOZ

SHELL ITALIA

SNIA

SOLVER

Union Chimiste de Belgique, etc. [Début]



Mais comment en est-on arrivé là ?



Selon la chronologie des événements relatée par M. François Roelants du Vivier (cf. 1, p. 33 et sq.), le 20 septembre 1986, à Djibouti, la société International Consulting Office s'apprête à finaliser un contrat avec Intercontract SA, présidée par Gianfranco Ambrosini, portant sur « l'élimination de déchets industriels européens », pour une quantité minimale de 100 000 tonnes par an de déchets solides (hors déchets radioactifs), sur une période de cinq ans renouvelable. Soit 8 à 10 000 tonnes par bateau et jusqu'à 4 transports par mois...



L'affaire est totalement légale et, le 12 janvier 1987, un autre contrat est signé entre la SRL Ambrosini, agent représentant de la SA Intercontract, et la société Jelly Wax, division écologie (sic!), qui a pignon sur rue à Milan et dont l'administrateur est un certain Renato Pent, par ailleurs associé avec une connaissance des lecteurs et lectrices de ce blog, un certain Giorgio Comerio (cf. 4, p. 249).



La répartition des coûts est la suivante :
  • Jelly Wax propose à ses clients (dont les sociétés mentionnées ci-dessus) de "traiter" leurs déchets toxiques et dangereux à 500 $ la tonne ;
  • Jelly Wax s'engage à payer à Ambrosini 300 $ la tonne pour les cinquante mille premières et 225 $ pour les suivantes ;
  • Ambrosini offre à l'International Consulting Office de Djibouti 26 $ la tonne de déchets "éliminés" !
Je vous laisse calculer les gains...



Ainsi, un mois plus tard, le 10 février, le cargo Lynx, battant pavillon maltais, charge à Massa Carrara 2 146 tonnes de déchets répartis dans 10 876 fûts et fait route vers Djibouti.



Or selon Andrea Palladino, journaliste du Manifesto, le 19 mars 1987, un groupe des "verts" de Massa Carrara dénonce le fait qu'aucune installation de traitement des déchets n'existe à Djibouti, ce qui induit la région Toscane à faire marche arrière sur les autorisations et le gouvernement de Djibouti, devant le scandale, décide de refuser le chargement.



Jelly Wax passe alors un contrat avec une société de Panama, la Mercantil Lemport SA, dirigée par un certain Luciano Micciché (italien né à Ravanusa en 1949 et résident à Caracas, précise M. François Roelants du Vivier, cf. 1, p. 39), qui décroche les autorisations nécessaires pour que le Lynx puisse accoster à Puerto Cabello (Venezuela, env. 140 km à l'ouest de Caracas) (à noter que dans la liste des 150 sociétés mentionnée ci-dessus, 10% sont vénézuéliennes...).



Le 28 avril 1987, le cargo décharge finalement ses 10 876 fûts. Qui, en fait d'être "traités", vont rester « entassés à l'air libre par une température moyenne de 35°C dans un entrepôt à ciel ouvert et, de surcroît, non clôturé ».



Quelques jours plus tard :
Ce qui était à craindre se produit, ... « une dizaine de fûts commencent à suinter. Un matin des gosses qui jouaient au ballon à côté de la décharge s'approchent de cet amas de tôles. L'un d'eux tripote le liquide jaunâtre qui s'échappe et s'en barbouille le torse. La brûlure est instantanée. Transporté à l'hôpital ; il meurt le lendemain dans d'atroces souffrances ».
Extrait d'un article de François Soudan pour "Jeune Afrique", cité par M. François Roelants du Vivier (cf. 1, p. 40).



Pour autant, le 16 juin 1987, le Ministère de l'Environnement vénézuélien reçoit une nouvelle demande de consentement d'importation de déchets toxiques de la part du gouvernement italien. Il s'agit d'un deuxième chargement affrété par Mercantil Lemport, qui voyage sur le cargo tchèque Radhost.



Mais face aux événements, le 4 juillet les autorités interdisent au Radhost de débarquer, et ordonnent ensuite une inspection de l'Institut Vénézuélien de la Recherche Scientifique. Le constat est accablant ! Je vous passe les détails, horribles, mais la conclusion du rapport est la suivante : « La Commission de l'IVIC recommande de réexporter immédiatement tous ces déchets vers leur lieu d'origine... »



S'en suivra presque un incident diplomatique avec l'Italie, le gouvernement vénézuélien estimant avoir été floué. Quant à Miccichè, sentant le vent tourner, il disparaîtra de la circulation, probablement à destination de Miami...



Transférés vers une base militaire le 9 août, ce n'est que le 21 octobre, soit 6 mois après avoir été débarqués, que les fûts seront réembarqués sur un autre cargo, le Makiri, à destination de Tartous, en Syrie, où ils arrivent le 10 décembre 1987. C'est enfin là qu'il seront repris à bord du Zanoobia, le 17 mars 1988. Le cargo errera en Méditerranée, avec tout son équipage malade et contraint à respirer une puanteur épouvantable, et rejoindra d'abord le port de Livorno en avril puis finalement le port de Carrare en mai 1988, plus d’un an après le départ initial des déchets.



Le 7 mai, nous dit Andrea Palladino (cf. 2, p. 73), le professeur Mario Pizzurra, directeur du Département d'Hygiène de Perugia, peut monter à bord pour examiner la cargaison :
L'atmosphère est incroyable - raconte-t-il à l'ANSA -, il y a des déchets industriels de toute nature, des substances hautement toxiques, mutagènes. Ce que j'ai vu aujourd'hui sur ce bateau heurte tout sentiment éthique, toute loi morale.
Le gouvernement décide alors de transférer le cargo et son chargement à Gênes, et de déclarer la situation d'urgence environnementale (ce qui a des implications "légales" non négligeables...). La mission de récupérer les déchets pour les traiter est confiée à la société CASTALIA (groupe IRI), qui obtient à la clé un contrat de 5,5 milliards de lires (soit pas loin de 3 millions d'euros aujourd'hui). [Début]



* * *


Mais revenons-en au Radhost, le deuxième cargo affrété par Jelly Wax et rejeté par le Venezuela, qui lui termine sa course au Liban, le 21 septembre 1987. Toujours avec environ 2 400 tonnes de déchets toxiques dans ses soutes (officiellement du vrac pour usage agricole et industriel...), soit 15 800 fûts et 20 conteneurs débarqués au port de Beyrouth.



Il faudra quelques mois aux autorités libanaises pour comprendre de quoi il s'agit :



- le 18 février 1988, un représentant de la société italienne Ecolife s'était présenté devant le consul du Liban, qui s'aperçoit immédiatement que le document est un faux grossier, en outre plein d'erreurs. Il contacte alors le Ministère des Affaire étrangères de son pays puisqu'il s'agit d'importation de déchets ;



- les autorités de Beyrouth enquêtent et découvrent que, une fois déchargés, une quantité indéfinie de fûts avaient été "recyclés", leur contenu vendu comme "fertilisant", d'autres avaient même été repeints, remplis d'eau et revendus à 5 $ l'un... Des centaines de personnes furent empoisonnées !



- les magistrats libanais convoquèrent les représentants légaux des sociétés Jelly Wax et Ecolife, mais inutile de dire que personne ne se présenta ;



- une expertise fut diligentée dont le résultat sur le contenu des fûts ne laissait aucun doute : cyanure, fulmicoton, métaux lourds, sable contaminé par des dioxines, herbicides, chlorure de méthylène, et nombre d'autres substances dangereuses ;



- Rome finit donc par désigner une équipe de 6 "experts" et une société, la Mont.eco (groupe Montedison), pour se charger de l'opération "récupération". C'est ainsi que quatre cargos furent affrétés pour aller au Liban et réembarquer les fûts toxiques : Voriais Sporadis (arrivée le 30 juin) ; Yvonne A (arrivée le 23 juillet) ; Cunski (départ d'Italie le 23 août) ; Jolly Rosso (départ de La Spezia le 25 août). Le 23 août arrive également à Beyrouth la délégation d'experts, dont la responsable, Cesarina Ferruzzi, confira aux journalistes que « le cargo yougoslave Cunski avait à son bord les matériels et les équipements pour effectuer les travaux d'assainissement nécessaires » ;



- la cargaison toxique fut réembarquée sur les quatre cargos fin 1988, mais seul le Jolly Rosso arrivera "officiellement" à La Spezia (d'où les fûts qu'il transportait seront transférés, plus d'un an après, vers Porto Marghera et Trévise). Quant aux trois autres cargos - répétons les noms : Voriais Sporadis, Yvonne A et Cunski -, ils disparaîtront totalement de la circulation et des faits divers... [Début]



* * *



Retour aux sources


Riccardo Bocca nous raconte dans son livre (cf. 4, chap. 6, p. 125 et sq.), que début juin 2005, un magistrat de la Direction Nationale Antimafia, Vincenzo Macrì, reçoit un mémorial écrit par un certain Francesco Fonti, repenti de la 'ndrangheta, extrêmement détaillé (avec noms, y compris des politiques impliqués, lieux, dates et circonstances).



Fonti en italien signifie "sources" (on retrouve d'ailleurs cette étymologie en français dans "fonts" baptismaux).



Et ces sources sont parfois extrêmement surprenantes. Et inquiétantes...



Il explique en effet qu'à partir d'octobre 1986 il avait été chargé par ses chefs de faire disparaître 600 fûts contenant des déchets toxiques et radioactifs, stockés à la centrale Enea de la Trisaia, a Rotondella, et provenant d'Italie, de Suisse, de France, d'Allemagne et des États-Unis, pour un montant de 660 millions de lires, soit un montant dérisoire de 1,1 million par fût (disons environ 600 euros d'aujourd'hui) !



D'abord chargés sur 40 camions, les fûts voyagèrent des entrepôts de Rotondella à Livorno (entre 900 et 1000 km de distance), d'où ils devaient être embarqués et partir pour la Somalie. Sinon qu'entre-temps son chef fut assassiné et il fallut attendre janvier 1987 pour reprendre l'opération.



Récit de Francesco Fonti :
Le cargo dont nous nous sommes servis était le Lynx, ..., qui avait été affrété par la société Jelly Wax de Renato Pent, auquel j'avais demandé de me fournir une couverture... Le fait est que, selon nos calculs, nous n'aurions pu charger que 500 fûts dans les soutes, et il nous restait donc le problème de trouver une solution pour les 100 fûts restants. Nous avons donc imaginé un plan à deux niveaux : 500 fûts seraient partis pour la Somalie et les 100 autres auraient été enterrés en Basilicate... L'opération s'est déroulée du 10 au 11 janvier 1987... Les factures, préparées par un comptable milanais qui m'avait été présenté par Vito Roberto Palazzolo (trésorier de Totò Riina et Bernardo Provenzano), indiquaient de fausses descriptions pour pouvoir embarquer les déchets toxiques et radioactifs, et furent expédiées à la société International Consulting Office de Djibouti...
Après quoi, toujours selon Francesco Fonti, le cargo Lynx n'accosta pas à Djibouti mais fit route vers Mogasdiscio (Somalie), où furent débarqués les 500 fûts. Et, de fait, la Somalie est juste à côté de Djibouti, la Somalie pleine d'étranges maladies...





Pour l'instant, contentons-nous juste d'observer que son récit est parfaitement compatible avec tout ce qui précède... Mais les "coïncidences" ne s'arrêtent pas là !



Car outre fournir force détails sur les connexions Italie-Somalie qui recoupent en bien des points l'affaire encore non résolue (!) de l'assassinat d'Ilaria Alpi et de Miran Hrovatin, ainsi que sur sa rencontre et ses relations avec Giorgio Comerio, notamment sur le sabordage du cargo Rigel (auquel il faudrait consacrer un billet entier...), Fonti passe ensuite à l'année 1992, durant laquelle :
En l'espace de deux semaines, nous avons coulé trois navires que nous avaient signalés la société Messina (propriétaire du Jolly Rosso, entre autres) : l'Yvonne A, le Cunski et le Voriais Sporadais... Le premier transportait 150 fûts de boues, le second 120 fûts de déchets radioactifs, et le troisième 75 fûts de différentes substances toxiques et dangereuses.
À savoir les 3 cargos ayant totalement disparu de la circulation et des faits divers depuis qu'ils avaient été affrétés par la société Mont.eco (groupe Montedison) pour prendre en charge, avec le Jolly Rosso, l'opération "récupération" des 2 400 tonnes de déchets toxiques déchargés par le Radhost (le cargo affrété par Jelly Wax et rejeté par le Venezuela), le 21 septembre 1987 dans le port de Beyrouth.



Or le GROS problème dans cette histoire, c'est que Francesco Fonti fournit des coordonnées tellement précises de l'endroit où aurait été sabordé le Cunski (celui-là même qui, selon Cesarina Ferruzzi, responsable de la délégation d'experts envoyée au Liban par le gouvernement italien, « avait à son bord les matériels et les équipements pour effectuer les travaux d'assainissement nécessaires »), que « le 12 septembre 2009, un robot téléguidé découvre une épave correspondant aux dimensions du Cunski, gisant à 487 m de profondeur, à 14 milles nautiques de Cetraro, sur la côte occidentale de la Calabre. »



La ministre italienne de l'Environnement s'empressera de démentir, mais sa version est tellement pleine de contradictions (il faudrait un billet entier pour tout raconter, donc, vous m'excuserez... ; pour une reconstruction détaillée, voir 3, p. 209-255) et prend l'eau de tous les côtés qu'elle fait naître cent fois plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Le seul fait réellement concret, comme l'observe l'une des trop rares parlementaires honnêtes du paysage politique italien, Angela Napoli, membre de la Commission Parlementaire Antimafia, qui accuse ouvertement le gouvernement de vouloir dissimuler la vérité dans cette affaire, c'est :
comment est-il possible que Francesco Fonti, lui qui n'est même pas de cette région, puisse indiquer si précisément l'endroit exact où il s'accuse d'avoir coulé un bateau, et que l'on retrouve bien en ce même endroit une épave ?
À ce jour, la question reste posée... [Début]



* * *



II. De la mer à la terre...


J'espère vous avoir donné une idée assez précise de ce "cycle des déchets", mais la partie la plus intéressante reste encore à découvrir : que sont-ils devenus ?



Car là encore, les surprises ne manquent pas, puisqu'en fait, personne ne le sait ! Pas même officiellement !



Même si la solution la plus probable est qu'ils aient été enterrés dans le plus grand secret mafieux (encore et toujours avec la complicité des politiques, il va sans dire...) dans plusieurs décharges disséminées du nord au sud de la péninsule :
  • les fûts du Zanoobia (provenant du Lynx) auraient fini leur course à la décharge de 1) Pitelli, près de La Spezia, de 2) Borgo Montello, près de ... chez moi (Latina), et d'autres encore ;
  • quant aux fûts du Jolly Rosso (provenant du Radhost), il se pourrait bien qu'ils réapparaissent sous peu des sarcophages enfouis dans le lit du 3) fleuve Oliva, au cœur de la "vallée empoisonnée"...


1) Pitelli



La décharge Pitelli occupe une colline entière qui domine La Spezia. Pendant plus de 20 ans elle aurait opéré en l'absence de tout contrôle administratif, sous la direction d'Orazio Duvia, surnommé "le roi de Pitelli" (pour une description plus précise, voir ce document italien, p. 26 et suivantes).



Divisée en plusieurs zones d'enfouissement, une de celles qui nous intéresse de plus près est la zone ex-IPODEC, de la société du même nom, qui s'est transformée ensuite - en Italie, tandis qu'elle a conservé son nom dans les autres pays, aujourd'hui groupe VEOLIA - en IPOTEC (Ipotec Italia S.r.l.), puis en 1997 en IPOTER (Ipoter S.r.l.), avant de devenir, le 27 mai 2009, Veolia Servizi Ambientali Industria S.r.l., groupe VEOLIA.



Tout ça reste en famille puisque, selon le fameux rapport de Greenpeace, intitulé "The Network", publié en septembre 1997, aujourd'hui introuvable mais dont la traduction italienne est entièrement reportée en appendice par Riccardo Bocca (cf. 4, p. 241 et sq.), Orazio Duvia, présent dans au moins une quinzaine de sociétés actives dans la collecte, le transport et le traitement des déchets (dont les trois principales sont SERVIZI AMBIENTALI Srl, IPODEC ITALIA Srl et CONTENITORI TRASPORTI Spa), était également associé avec le SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DES EAUX (SGE) :
SGE a noué des relations commerciales avec Duvia en 1992, en rachetant 99,75% de la société R.T.R ITALIA, par l'intermédiaire de la société milanaise EKIP Srl. Ensuite R.T.R est devenue IPODEC Srl, dont l'administrateur unique était M. J-P V., président d'IPODEC SUD-OUEST et au conseil d'administration d'IPODEC ILE DE FRANCE et d'ONYX AUVERGNE RHONE ALPES. En octobre 1995, EKIP Srl a vendu sa participation dans IPODEC à TERMOMECCANICA Spa pour quatre milliards de lires.
Or la SGE, précédemment Compagnie Générale des Eaux, est devenue Vivendi en 1998, puis a été rebaptisée Veolia Environnement en 2003. Le groupe VEOLIA est aujourd'hui totalement indépendant.



VEOLIA qui devrait également finir par contrôler 100% de TERMOMECCANICA Spa en 2012...



C'est par ailleurs dans la décharge Pitelli que seraient enfouis les fameux 41 fûts de Seveso, qu'on avait d'abord retrouvé dans des abattoirs désaffectés à Anguilcourt-le-Sart, probablement abandonnés là par Bernard PARINGAUX, gérant de la société Spedilec, pour qui la dioxine c'est comme les orties...



L'affaire avait fait grand bruit en France :



retrouver ce média sur www.ina.fr


D'autres s'interrogeaient : - « Que contiennent les 600 fûts eux aussi en provenance d'Italie qui se trouvent dans un autre entrepôt de la Spedilec à Port-de-Bouc ? » (Le Courrier Picard)



Quelqu'un l'a-t-il jamais su ? Comme quoi si l'on cherche bien, toutes ces histoires ne concernent pas que l'Italie...



Quoi qu'il en soit, comme toujours ici, ces affaires restent perpétuellement sans coupables, après s'être éternisées pendant des décennies devant les tribunaux. Et, de facto, le procès continue, et la honte continue : la dernière proposition en date serait de convertir les collines de Pitelli en ... green de Golf !



Oui, vous avez bien lu :-) Ça tombe bien, y a environ 18 trous... Donc on recouvre tout ça, bien beau bien propre, mais SURTOUT sans savoir ce qui se cache dessous ! Surtout pas... [Début]



2) Borgo Montello



Les doutes sur la décharge "S0″ de Borgo Montello, cette autre colline des mystères, ne datent pas d'aujourd'hui, puisque dès 1995-96, la municipalité de Latina avait commandé une étude à l'ENEA pour vérifier la présence de déchets toxiques, dont les résultats avaient dévoilé l'existence de trois grosses "structures métalliques" enfouies à une profondeur comprise entre cinq et dix mètres, aux dimensions impressionnantes : 10m x 20m pour deux d'entre elles, 50m x 50m la troisième (en gros un demi terrain de foot !)...



On pourrait donc croire qu'au lu et au su de tels résultats, un complément d'enquête aurait été ordonné. Et bien non, tout a été archivé, le rapport a terminé dans quelque placard oublié de tout le monde ... pendant 15 ans ! Mais tout vient à point à qui sait attendre, et des fouilles devraient commencer ... incessamment sous peu, le tout est d'être patient.



Ceci dit, à Borgo Montello, ce serait la camorra qui ferait la pluie et le beau temps. Selon un repenti, Carmine Schiavone, les "casalais" y ont enterré à la fin des années 80 des milliers de fûts toxiques au tarif somptueux de 500 000 lires le fût. Au point que les nappes phréatiques aussi sont empoisonnées...



Et près de Borgo Montello il y a même Borgo Sabotino, où se trouve une centrale nucléaire qui était à la pointe de la technologie ... dans les années 50 (!), dont personne ne sait comment sont - ou auraient été - traités les déchets nucléaires produits (voir le P.S. de ce billet).



Et encore à Borgo Montello on y trouve la société Indeco, du groupe Grossi, récemment arrêté pour désastre environnemental, entre autres, avec plusieurs personnes, dont une de ses principales collaboratrices, une certaine Cesarina Ferruzzi, qui parle encore et toujours de "bombe biologique", mais près de Milan, cette fois...



Ce même Giuseppe Grossi qui, dans les années 90, avait repris la société Servizi Industriali d'Osnago chargée par Castalia (voir plus haut) de "traiter" les fûts du Zanoobia (cf. 2, p. 81).



Enfin, à Borgo Montello il y avait un prêtre, don Cesare Boschin, un prêtre courageux, âgé de 80 ans, qui continuait à se battre et qui dénonça quelque chose qu'il avait vu ou su aux carabiniers, en mars 1995... probablement quelque chose que beaucoup savaient sans oser le dire, comme d'incessants va-et-vient de camions, la nuit, pleins de chargements étranges et puants. Mais le bon prêtre paya son courage de sa vie, puisqu'il fut retrouvé assassiné quelques jours plus tard, roué de coups et avec un sparadrap sur la bouche, incaprettato (impossible à traduire, même si la traduction étymologique exacte serait "enchevêtrement"), autant de signes qui ne trompent pas pour prévenir tous les autres qui seraient tentés de parler.



D'ailleurs le dossier fut vite classé sans suite, meurtre commis par des inconnus. Point à la ligne.



En Italie tout ça est une constante : tout finit toujours par être archivé, les pistes brouillées, jamais de coupables (ou à la limite le menu fretin), au bout de procès qui s'enlisent pendant des années, même si c'est toujours les mêmes qu'on retrouve, autant de métastases qui ont envahi ce putain de pays cancéreux, gangréné, corrompu de partout. Je pourrais vous en faire une liste de centaines et de centaines de noms, et vous seriez même surpris d'en connaître déjà beaucoup... [Début]



3) Fleuve Oliva



Après deux collines, un fleuve. Un fleuve dans une vallée. Une vallée radioactive... (cf. 3, p. 13 à 56) Où les statistiques de cancers et d'autres maladies infames sont bien plus élevées qu'ailleurs, sans qu'on sache trop pour quoi. Officiellement.



Le fleuve Oliva, il est près d'Amantea, là où s'est échoué le Rosso (ex-Jolly Rosso), comme on le voit sur ce clip vidéo que je ne résiste pas à vous remontrer :







Chaque fois que je le regarde, j'en ai presque les larmes aux yeux... Courageuse, on y voit l'épouse du capitaine Natale De Grazia, assassiné lui aussi (empoisonné) parce qu'il eut le tort d'enquêter sur les bateaux des poisons et les connexions avec Giorgio Comerio.



À noter en passant qu'il y a quelques semaines à peine, Nicolò Moschitta, un maréchal des carabiniers qui avait enquêté aux côtés du capitaine De Grazia, révéla une circonstance inconnue de tous à ce jour : lorsque, le 10 août 1983, l'autre maudit de Licio Gelli s'évada de sa prison suisse, à Champ-Dollon, grâce à la complicité d'un gardien soudoyé, il se réfugia dans un premier temps à Montecarlo, justement au domicile de ... Giorgio Comerio !!!



Moschitta raconte également que, durant l'enquête :
Il nous semblait que des forces occultes, difficilement identifiables, contrôlaient pas à pas nos activités...
Ce qui leur permit probablement d'intercepter Natale De Grazia avant qu'il n'arrive à La Spezia...



Mais pour en revenir au fleuve Oliva et à la vallée empoisonnée, après avoir détecté la présence de gigantesques "sarcophages" sous le lit du fleuve, le juge Bruno Giordano a déjà fait procéder aux premiers sondages dans le terrain :







Il en ressort des quantités énormes (de l'ordre de centaines de milliers de mètres cubes) de boues industrielles contenant de nombreuses substances toxiques : mercure, zinc, cuivre, cadmium, béryllium, cobalt, et même césium... Je vous laisse imaginer l'état du terrain et des nappes phréatiques !



Et pourtant, il n'y a dans cette région aucune industrie susceptible de produire de tels déchets. Par conséquent, tandis que les sondages se poursuivent, le Comité De Grazia a d'ores et déjà déclaré sa volonté de se porter partie civile au procès pénal qui ne devrait pas tarder à débuter, et invite les collectivités locales concernées à en faire autant. Je vous tiendrai au courant des suites... [Début]



* * *



Conclusion


Nous voici (presque) arrivés au terme de ce billet, même si j'ai gardé le meilleur pour la fin. Je veux parler du cinquième livre, de ces poisons d'État dont Gianluca Di Feo nous dit les horreurs, et qui est simplement terrifiant. Ce n'est pas pour en rajouter, mais juste pour vous montrer comment les catastrophes d'hier s'ajoutent à celles d'aujourd'hui pour nous réserver un piètre avenir si personne n'ose crier assez haut que tout cela suffit et qu'il serait temps que les gens - l'opinion publique, la masse des gens honnêtes - réagissent.



Le livre raconte dans le détail l'immense production d'armes chimiques par le régime de Mussolini, qui s'en servit d'ailleurs à profusion pour aller gazer les "colonisés" (Éthiopie, Libye) (aujourd'hui encore Mussolini est défini un "brave homme" par Berlusconi et son ombre, Dell'Utri, qui qualifient également de "héros" un mafieux notoire, mais passons...), dont des milliers de bombes chimiques furent, juste après la guerre, purement et simplement ... jetées à la mer, et notamment en mer Adriatique (cf. 5, p. 151-154).



Des études assez récentes montrent que dans cette mer les poissons sont davantage sujets aux maladies et aux mutations génétiques qu'ailleurs, et malgré quelques tentatives d'assainissement par la marine militaire, les pêcheurs de la zone continuaient de souffrir de dermatites aiguës, de conjonctivites, de crise d'asphyxie, de toux violentes, de diarrhées, etc. Mais le dernier incident connu sur les personnes remonte à l'été 2008, lorsqu'un habitant de Molfetta écrivit ses mésaventures à un site Web :
Le dimanche 27 juillet, dans l'après-midi, après une journée passée à la mer, précisément à Torre Gavetone, ma femme a commencé à présenter des symptômes étranges, des brûlures à l'appareil génital, avec des douleurs internes de plus en plus intenses et localisées.

Contacté d'urgence, son gynécologue a diagnostiqué une forte inflammation vaginale, à la fois interne et externe, accompagnée d'une lésion de l'épithélium de la muqueuse, au point qu'une intervention chirurgicale au laser a été nécessaire, tandis que l'état inflammatoire a augmenté dans les jours suivants. Ni les différents traitements suivis ni les anti-inflammatoires utilisés n'ont vraiment pu réduire la douleur et l'inflammation des tissus.
La lettre, écrite un mois plus tard, précise seulement : « Ce n'est qu'au cours des 10 derniers jours que l'inflammation a commencé à diminuer, mais sans parvenir encore à une réduction significative de la douleur »...



Donc je vous laisse imaginer : vous allez une après-midi à la mer, en 2008, et vous êtes agressé(e) par du gaz moutarde qui se libère encore d'ogives craquant de partout, après un séjour en mer qui dure depuis plus de 60 ans !!!



Et il y en aurait aujourd'hui encore des milliers de tonnes qui n'attendent que le poisson, le pêcheur ou le baigneur de passage...



Ajoutez à cela les centaines de bateaux coulés par la mafia avec leurs chargements de mort, y compris nucléaires, et ça vous donne une bonne idée du prochain endroit où aller passer vos vacances !



Ceci dit, le problème concerne au premier chef les populations résidentes, et ce qui est totalement inacceptable aujourd'hui, c'est que pratiquement personne ne sache rien de tout cela, et que derrière les paravents d'honorabilité et de transparence qu'affichent avec assurance, voire avec dédain, les géants du secteur (voir un extrait significatif de ces sociétés en début de billet), je crains bien que la réalité ne corresponde pas toujours avec l'image qu'elles souhaitent projeter au dehors.



Dans un rapport publié l'année dernière, intitulé « Du rare à l’infini. Synthèse du panorama mondial des déchets 2009 », Veolia Propreté nous dit ce qui suit des déchets dangereux :
Une application de plus en plus stricte du principe de précaution d’une part, la complexité toujours plus grande des biens manufacturiers d’autre part, ont provoqué dans certains pays une véritable prise de conscience de l’importance des déchets dangereux alors même que des pays voisins en étaient encore à sous-estimer le phénomène. À partir des statistiques non exhaustives à notre disposition, on peut estimer à quelques 300 millions de tonnes la collecte mondiale de déchets dangereux au sens de la Convention de Bâle.



Et d'ajouter : La production de déchets dangereux dans les pays en développement est inférieure à celle des pays développés mais pose de sérieux problèmes car leur gestion est quasi inexistante à part pour les déchets médicaux ce qui crée des cas de pollution environnementale sévère et des problèmes de santé. La production de ces déchets est difficile à évaluer malgré l’existence d’une réglementation spécifique. La collecte des déchets dangereux est largement inférieure à leur production et varie en fonction du niveau de revenu des pays en développement.


Gestion quasi inexistante, collecte largement inférieure à la production, et qui plus est nous parlons d'une production ANNUELLE...
Question : Veolia a-t-elle compris que la situation des déchets dans les pays en développement est infiniment meilleure qu'en Italie, pays en constante régression ?
Du reste, hors déchets dangeureux (si je comprends bien), VEOLIA estime que « l’ensemble des activités économiques liées aux déchets, de la collecte au recyclage », représente « un marché mondial de quelques 300 milliards d’euros », où les intervenants sont de plus en plus internationalisés, « à l’image des principaux acteurs que sont Veolia Propreté et Suez Environnement ou bien sur le seul marché américain, Waste Management. »



Waste Management est d'ailleurs le deuxième groupe qui gère la décharge de Borgo Montello, via la société Ecoambiente, mais a également chapauté d'autres sociétés dans lesquelles il aurait été bon de regarder de plus près, selon Greenpeace, comme Italrifiuti SpA ou Servizi Piemonte Srl (cf. 4, p. 260-61).



En tout cas, ce qui doit être clair, c'est qu'un "marché mondial de quelques 300 milliards d’euros" est une proie de choix pour des mafias toujours à l'affût de rentrées supplémentaires.



Donc ce que je veux dire, c'est qu'un grand groupe comme VEOLIA, qui a fini (ou finira) par absorber des sociétés ayant joué un rôle clé dans l'affaire Pitelli, et qui peut compter au sein de son conseil d'administration sur la présence de Paolo Scaroni (CEO ENI) en tant qu'administrateur indépendant de Veolia Environnement, aurait toutes les cartes en main pour réaliser une grande opération "transparence & propreté", et rédiger un beau rapport, documents à l'appui, sur ce que recèle vraiment la colline Pitelli. Le groupe y gagnerait sûrement en crédibilité, dans cette histoire où tout n'a été, jusqu'à ce jour, qu'obscurité et dissimulation autour d'un site particulièrement contaminé, où les statistiques des tumeurs enregistrées sont tellement graves qu'on a même évoqué une "épidémie de cancers" !!!



Même si je doute fortement que les politiques italiens permettraient une opération de ce genre, tellement ils sont intimement mêlés à ces affaires sordides...



Ceci étant, pour terminer sur un parallèle avec la situation décrite dans ce billet, je dirais que l'actuel système politique italien est comme ces gigantesques sarcophages enfouis sous le lit du fleuve Oliva, si rempli de boues miasmeuses et de pourritures puantes que ça commence à déborder de partout, et qu'après avoir corrompu et empoisonné pendant des décennies la vie de leur concitoyens, l'heure est enfin venue qu'on leur présente l'addition. [Début]





Partager sur Facebook



, , , , , , , , , , ,

vendredi 6 août 2010

Imaginez un pays...


- Imaginez un pays où l'actuel premier ministre serait le chef d'un parti politique devant son origine au projet voulu par son éminence noire, actuel sénateur, qui vient d'être condamné en appel à 7 ans d'emprisonnement à cause de ses rapports décennaux avec la mafia...



- Imaginez un pays où l'actuel premier ministre et son éminence noire, actuel sénateur, seraient actuellement mis en examen pour être les supposés commanditaires d'attentats mafieux-terroristes qui ont fait des dizaines de morts et provoqué des dégâts incalculables à l'un des plus précieux patrimoines artistiques de l'histoire de l'humanité (et cela sous prétexte que les hommes, quels qu'ils soient, peuvent être remplacés, alors que les œuvres d'art sont irremplaçables, selon les cerveaux raffinés qui ont suggéré ce genre d'attentats à la mafia)...



- Imaginez un pays où l'une des éminences grises de la politique depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, sept fois premier ministre et un nombre incalculable de fois ministre, lui aussi condamné pour association avec la mafia, serait actuellement sénateur à vie...



- Imaginez un pays en proie à un vent de sécession voulu par la mafia et ses alliés inavouables alors même qu'il serait à la veille de célébrer le cent-cinquantième anniversaire de son "unité nationale"...



- Imaginez un pays en proie à un "système" souterrain, véritable état dans l'état, véritable état parallèle, voire anti-état, voire état mafieux tout court, dont le seul programme serait la subversion de toute légalité, de toutes valeurs constitutionnelles et de toute démocratie...



- Imaginez un pays en proie à un "système" de "pouvoirs forts", de "pouvoirs occultes", de "pouvoirs secrets", un système extrêmement articulé au niveau de TOUS les pouvoirs d'une société moderne (économiques, politiques, judiciaires, religieux, criminels, extrémistes, pour ne pas dire terroristes, etc.), un système qui puiserait ses racines dans l'immédiat après-guerre (avec un pays vaincu qui n'avait plus droit à la parole), un système qui aurait survécu à toutes les époques, justement de par sa capacité à tout infiltrer et à tout noyauter, notamment au niveau de la justice et de l'information, un système qui aurait constamment gagné en puissance, en sophistication, en invisibilité...



- Imaginez un pays où la loi et les institutions seraient fortes avec les faibles et faibles avec les forts et les puissants, et où AUCUN des grands mystères qui se succèdent sans discontinuité depuis 1945 - qui ont produit à ce jour des milliers de morts et de victimes en temps de "paix" - n'aurait JAMAIS été résolu, n'aurait JAMAIS encore produit AUCUN véritable coupable, où toute vérité serait archivée avant même d'être révélée, constamment dissimulée sous le sceau d'un prétendu "secret d'état" n'ayant pour but que de perpétuer l'immunité/impunité des vrais commanditaires...



- Imaginez un pays en guerre où il s'en faudrait d'un rien pour que toutes ces "forces du mal" ne gagnent définitivement la partie sur toutes les "forces du bien" qu'exprime la société civile honnête, ces millions de gens honnêtes quotidiennement avilis par leurs "classes dirigeantes" corrompues jusqu'à la moelle, ayant vendu depuis longtemps leur âme et leur dignité aux plus offrants...



- Imaginez un pays où les grands médias, majoritairement sous contrôle, ne parleraient pratiquement JAMAIS de ce qui précède, ou n'en parleraient que de façon détournée en transformant le bien en mal et vice-versa lorsqu'ils ne pourraient faire autrement, pour maintenir en perpétuelle léthargie une opinion publique majoritairement chloroformisée, lobotomisée et incapable de réagir, désormais insensible, indifférente et coupablement silencieuse, trop silencieuse...



* * *


Ce pays, j'y vis depuis 28 ans, c'est l'Italie d'aujourd'hui, en 2010, en plein cœur de l'Europe...





Partager sur Facebook



P.S. J'avais oublié dans ce billet d'évoquer la situation de l'actuel président du Sénat italien. Oubli réparé...



, , , , , , , ,

mardi 3 août 2010

Silvio Berlusconi mis en examen pour les attentats de 1993 !!!


[MàJ - 3 août 2010] Je me sens obligé de remettre ce billet au goût du jour car le site du Fatto Quotidiano, qui cite un article de Claudia Fusani sur l'Unità, vient d'annoncer en une que Berlusconi et Dell'Utri sont bien mis en examen pour les attentats de 1993 !!! Pour l'instant, l'article du Fatto ne parle que de Florence. À suivre quand j'en saurai davantage, même si en gros j'ai déjà abordé le sujet en détail dans mon billet « Berlusconi et Dell'Utri, commanditaires des bombes de 1993 ? »...





Une parlementaire italienne dont le père a été assassiné par la mafia, Sonia Alfano, demande aujourd'hui à Berlusconi et Dell'Utri de rapidement confirmer ou démentir cette mise en examen...



* * *


Fin novembre 2009, le 28, à peine sortie, l'info avait été démentie, selon plusieurs sources. En tout cas, y avait de l'eau dans le gaz et ça ne changeait absolument rien à la teneur du billet...



* * *


L'info vient de sortir, lui et Marcello Dell'Utri seraient sont mis en examen par le Parquet de Florence (affaire n° 11531/09-2) déjà depuis la mi-octobre.



Et probablement aussi (mais pour l'heure ce n'est pas confirmé) par les Parquets de Palerme (affaire n° 9145/08) et Caltanisetta (affaire n° 1595/08), même si dans ces deux cas, les noms ne sont pas encore connus "officiellement". Ceci dit cela fait déjà 16 mois que les déclarations de plusieurs repentis se recoupent en les désignant nommément, et recoupent de "vieilles" déclarations d'autres repentis !



Et pas n'importe lesquels, puisque hier comme aujourd'hui ce sont tous des "pointures" de la mafia, sûrement pas des demi-sels. Parmi les accusations, celles d'être les "présumés" commanditaires des carnages de la saison meurtrière de 1992-1993, dans le cadre des négociations et du pacte état-mafia qu'auraient "signé" (conditionnel obligé) Berlusconi et Dell'Utri avec les chefs mafieux de l'époque, notamment Provenzano et les frères Graviano...



Cela fait des mois que je vous dis que la mafia est au pouvoir en Italie et que Berlusconi et sa coalition sont en train de transformer ce pays en cloaque (voir également les dernières révélations sur l'actuel président du Sénat...), un pays à la dérive où la démocratie vaut moins qu'une valise vide...



Donc ça va éclater de partout, comme promis, mais ce qui me frappe le plus dans tout ça, c'est que des signes sans équivoque montrent que les négociations sur le PAPELLO et la mise en œuvre de ses exigences SONT ENCORE EN COURS !!!





Partager sur Facebook



P.S. Quelques réflexions sur cette histoire. Berlusconi s'est mis en colère en prétendant qu'il s'agissait de rumeurs infamantes (voci infamanti).



Problème : c'est de lui qu'est partie la rumeur ! Puisqu'elle a été publiée en Une et en pleine page sur le journal de son frère et sur un autre journal philo-berlusconien à 200%...



Les deux seuls des journaux italiens à avoir lancé cette "actu" !



, , , , , , , , , , ,

vendredi 9 juillet 2010

Italie : la grande, grande, grande réforme de la justice


Lire ce billet sur l'Observatoire des médias, de Gilles Bruno...



[MàJ - 10 juillet 2010] Déclaration de Berlusconi ce matin, qui persiste et signe : « La liberté de la presse n’est pas un droit absolu »… Et d'ajouter : « La presse gauchiste bâillonne la vérité. » ! Comme si la vérité ou la liberté étaient de gauche ou de droite...



* * *


Troisième partie de la série « Pourquoi l'Italie de Berlusconi est-elle un danger pour l'Europe ?», le premier étant consacré à la démocratie, le second à l'environnement, et ce dernier à la justice.



I. Pourquoi cette "réforme de la justice" ?

II. Bâillonner la presse, ça presse !




Aujourd'hui, vendredi 9 juillet 2010, la plupart des titres de presse n'ont pas été publiés au motif d'une grève nationale des journalistes italiens contre la Loi-bâillon : en silence aujourd'hui, pour pouvoir parler demain.





De quoi s'agit-il ? C'est difficile à expliquer en deux mots, d'autant plus que cette "loi" s'inscrit dans une stratégie globale dont le but ultime est d'assurer une immunité-impunité totale à Berlusconi et à ses ministres.



I. Pourquoi cette "réforme de la justice" ?



Une stratégie globale qui concerne la "grande, grande, grande réforme de la justice" voulue et annoncée par Silvio Berlusconi, à faire en deux temps :
  1. La Loi-bâillon
  2. La réforme constitutionnelle pour protéger définitivement de tous ses procès - passés, présents et à venir - Silvio Berlusconi (et accessoirement ses ministres)...
Disons que l'objectif final est la "réforme constitutionnelle", motivée par le fait que les lois que Berlusconi a voulu faire passer jusqu'à présent pour se protéger des procès ont toutes été déclarées inconstitutionnelles. Essentiellement parce qu'elles mettent à mal l'article 3 de la Constitution italienne :
Tous les citoyens ont une même dignité sociale et sont égaux devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue, de religion, d'opinions politiques, de conditions personnelles et sociales.

Il appartient à la République d'éliminer les obstacles d'ordre économique et social qui, en limitant de fait la liberté et l'égalité des citoyens, entravent le plein développement de la personne humaine et la participation effective de tous les travailleurs à l'organisation politique, économique et sociale du pays.
Ce qui est en quelque sorte un condensé de l'article 1 et de l'article 6 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août 1789 :
Article 1



Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.



Article 6



La loi est l’expression de la volonté générale.

Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation.

Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège soit qu’elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et leurs talents.
D'où le constat sans faille de Berlusconi : ce ne sont pas mes lois sur mesure, censées me protéger contre les persécutions "justitialistes et communistes" qui sont inconstitutionnelles, c'est l'actuelle Constitution italienne qui est erronée, donc je change la constitution pour rendre constitutionnel ce qui est aujourd'hui inconstitutionnel. CQFD !



Ce qui donnerait à l'Italie une primauté absolue pour un pays "démocratique", à savoir qu'au final elle aurait, pour reprendre une analyse de Giovanni Sartori, une « Constitution inconstitutionnelle », mais passons...



Ceci étant, quand bien même la procédure est déjà enclenchée, si tout va pour le mieux (pour lui et pour les autres corrompus), Berlusconi peut difficilement espérer faire aboutir sa "réforme constitutionnelle" en moins d'un an, or entre-temps il risque d'avoir du pain sur la planche, d'où une stratégie "provisoire" en deux coups :
  1. Premièrement il s'est déjà fait approuver une loi dite de "l'empêchement légitime", pour lui et pour ses ministres, qui dit que vu leurs intenses occupations gouvernementales et ministérielles, ils sont justifiés à ne pas pouvoir se présenter devant les juges...
  2. Deuxièmement la loi-bâillon qu'il essaie de se faire voter par tous les moyens et contre tous les avis...
Sur la première loi, que Berlusconi a déjà utilisée trois fois dans la foulée depuis qu'il l'a faite voter, il y a quelques mois à peine, l'anecdote d'Aldo Brancher, ministre de rien pendant 17 jours uniquement pour se soustraire à la justice avant d'être contraint de démissionner, est exemplaire de la moralité du personnage. De Berlusconi, j'entends, puisque c'est lui qui l'a nommé avant de lui demander, 17 jours plus tard, de se sacrifier !



Mais c'est sur la seconde qu'il convient de s'arrêter un instant pour approfondir, car là encore, les choses sont plus compliquées qu'il n'y paraît.



II. Bâillonner la presse, ça presse !



Contrairement à ce qu'on pourrait croire, bâillonner la presse n'est pas son premier objectif. Non ! Son premier objectif, c'est de boucher les yeux et les oreilles aux enquêteurs, magistrats et policiers.



On pourrait l'appeler la loi des trois singes, qui condamne d'une part magistrats et policiers à ne pas voir et ne pas entendre, et de l'autre journalistes et citoyens à ne pas parler.





Pour autant, l'aspect le plus urgent compte tenu des tempêtes qui se profilent à l'horizon, c'est d'empêcher les journalistes et les citoyens de parler (je pense bien sûr à tous ceux qui s'impliquent sur Internet), et par là même la grande masse de l'opinion publique de savoir...



Museler ceux qui sont en mesure de parler, c'est donc l'exigence à court terme. Par contre sur le moyen terme ce qu'il faut c'est empêcher les magistrats et les policiers d'enquêter. D'où un arsenal de mesures manifestement ridicules, qui se commentent d'elles-mêmes : limite des écoutes téléphoniques à 60 jours, renouvelables une seule fois pour quinze jours. Après stop, terminé.



Devant le tollé général, après des luttes à n'en plus finir, le législateur fou a accordé un renouvellement possible, de 3 jours en 3 jours (initialement de 2 jours en 2 jours), avec à chaque fois l'autorisation indispensable signée par un tribunal collégial de 3 juges !!!



C'est tellement impensable que même le secrétaire d'état américain à la justice a déclaré qu'une telle loi rendrait impraticable la collaboration Italie-U.S. pour les enquêtes sur la mafia, aux termes de la convention bilatérale en vigueur signée par ... Giovanni Falcone.



Mais la loi ne s'arrête pas seulement aux écoutes, puisque ces mêmes mesures s'appliquent à la consultation des listes d'appels (communiquées aux juges par les opérateurs téléphoniques, et qui mentionnent tous les numéros des appels effectués et reçus) et aux reprises filmées incognito (quand vous mettez un endroit sous surveillance vidéo, par exemple).



Le ministre dit que ces mesures ne s'appliquent pas aux enquêtes sur la mafia, ce à quoi les juges rétorquent que la plupart des enquêtes sur la mafia naissent en enquêtant sur des non-mafieux...



Le 1er juillet j'étais à Place Navona pour une manifestation contre cette loi, et une dizaine de syndicats de policiers ont déclaré que 90% des policiers, je répète, 90% des policiers n'en voulaient pas. Même le très sérieux groupement d'élite pour la capture des mafieux en cavale (squadra catturandi) s'est déclaré contre !



L'Europe également s'est déclarée contre (elle serait d'ailleurs totalement incompatible avec le règlement communautaire), ainsi que d'autres organismes internationaux, dont l'OSCE.



Donc pourquoi Berlusconi la veut-il à tout prix cette loi, envers et contre tous ?



Simplement parce que l'Italie est un délicieux pays où Silvio Berlusconi est en train de se faire rattraper, voire dépasser, par procès et scandales en tout genre.



Faut dire aussi qu'il est pas prudent, et ses amis non plus. Voilà des années qu'ils se font prendre à cause des écoutes téléphoniques, mais malgré ça ils continuent de bavarder comme si de rien n'était. Du reste, ils sont tellement sûrs de leur immunité-impunité qu'on se demande pourquoi ils devraient faire attention !



Car malgré les scandales à répétition secouant l'Italie depuis des décennies, tous les acteurs sont encore fidèles au poste, qui s'abreuvent sans modération aux deux mamelles empoisonnées de la "démocratie italienne" que sont les mafias et les loges maçonniques secrètes, dont la p2 est l'infame mère-mérétrice, avec Licio Gelli dans le rôle du proxénète...



Et l'affaire qui s'annonce, déjà désignée par les journaux sous le titre de "nouvelle p2", promet d'arroser à profusion tout ce bel univers de ripoux. Y en aura pour tout le monde ! 44 000 conversations déjà retranscrites dans les dossiers des juges, même si aucune n'a encore filtrée. Mais ça commence...



Et hier on a eu les premières arrestations, dont Flavio Carboni, autre homme de tous les mystères en Italie, impliqué de près ou de loin dans la banqueroute du Banco Ambrosiano, dans la mort de Roberto Calvi, dans le rapt d'Aldo Moro, outre quelques accointances avec la mafia et, surtout, ami de Berlusconi de longue date : vous pensez, c'est lui qui lui a vendu la villa Certosa, en Sardaigne, désormais connue dans le monde entier pour son hospitalité (testimonial d'exception, Topolanek). Or le bougre a une moyenne de 250 coups de fil/jour (Carboni, pas Topolanek)...



Donc entre ça et l'autre sénateur PDL (parti de Berlusconi), déjà en prison, qui commence à parler à propos de l'affaire Fastweb / Telecom Sparkle, définie par les juges « une des fraudes plus colossales jamais vues dans l'histoire de l'Italie » (c'est tout dire...), vous imaginez bien que le père Berlusconi il commence à se faire du mauvais sang, comme disait ma tante.



Surtout qu'on pourrait aussi allonger la liste à démesure...



Voilà pourquoi il aimerait bien qu'on parle d'autre chose, le Silvio : du ciel bleu, de la mer, des belles femmes, de la pizza, de l'Italie magique, etc.



Et bien parlons-en : l'été sera chaud, mais l'automne s'annonce encore plus chaud...





Partager sur Facebook



, , , , , , , , , ,

mardi 29 juin 2010

Procès d'appel de Marcello Dell'Utri : coupable !!!


LE SÉNATEUR MARCELLO DELL'UTRI EST CONDAMNÉ EN APPEL À 7 ANS DE PRISON POUR CONCOURS EXTERNE EN ASSOCIATION MAFIEUSE !!!





Le Parquet avait demandé 11 ans. Selon les juges, les faits reprochés à Dell'Utri successifs à 1992 sont nuls et non avenus !!! Il est donc condamné aujourd'hui pour les faits antérieurs à 1992...



Une demie victoire pour la démocratie (pour ne pas dire une franche défaite), mais j'aurai l'occasion d'approfondir ultérieurement !



La décision de la Cour d'Appel de Palerme intervient 5 ans et demi après la condamnation en première instance à 9 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, prononcée le 11 décembre 2004 au terme de 7 ans de procès, après quelques centaines de milliers de pages d'actes déposés et l'audition de 270 témoins, dont près d'une quarantaine de repentis accusant Dell'Utri d'une série impressionnante de "collaborations" avec la mafia, dans un échange de faveurs réciproques.



Dell'Utri fut alors défini par le Parquet comme « le garant des intérêts mafieux au sein de Fininvest » (centre de l'empire berlusconien), un personnage « à la disposition des chefs mafieux depuis plus de 30 ans, à partir des années 70 et jusqu'à ce jour, dont la contribution avait aidé de façon significative Cosa nostra à se renforcer ».



Dans son intervention hebdomadaire de lundi dernier, Marco Travaglio nous rappelle en effet que toutes les accusations portées contre Dell'Utri ne viennent pas que des repentis, loin de là, et que le procès aurait également pu se dérouler sans leurs témoignages puisque ses fréquentations mafieuses sont largement documentées :
  • par Dell'Utri lui-même, puisqu'il a avoué plusieurs fois son "amitié" pour des chefs mafieux notoires tels que Vittorio Mangano, que lui et Berlusconi qualifièrent de "héros" (!), ou Gaetano Cinà, condamné avec lui en première instance, décédé depuis...
  • etc.
Je n'ai pas le temps d'approfondir aujourd'hui, mais si la chose vous intéresse, voici la version anglaise de l'intervention de Travaglio...



Ainsi Marcello Dell'Utri, éminence noire de Silvio Berlusconi et (co-)fondateur du parti-entreprise Forza Italia, voit sa condamnation réduite, mais, surtout, les déclarations du repenti Spatuzza sur les commanditaires externes des bombes de la saison 1992-1993, et notamment sur le dernier attentat (qui n'a pas eu lieu mais qui aurait été le plus meurtrier...), apparaissent anéanties par ce jugement !



Le procès Andreotti revient immédiatement en mémoire, j'y reviendrai : la partie n'est pas finie...







Partager sur Facebook







, , , , , , , , , , ,

lundi 21 juin 2010

Les navires toxiques : un dossier de Greenpeace


À lire : Enfants difformes en Somalie... (en italien)



* * *


L'Espresso de cette semaine nous parle d'un dossier de Greenpeace sur les navires toxiques qui transforment en poubelle la Méditerranée, et pas seulement.



Cette histoire de déchets radioactifs et toxiques en tous genres est en train d'exploser en Italie, aussi bien autour des épaves empoisonnées que des déchets dangereux enfouis un peu partout sous le sol italien - et hors des frontières - dans de gigantesques sarcophages d'acier ou de ciment, comme c'est probablement le cas sous le lit du fleuve Oliva ou dans les décharges de Borgo Montello (Latina, à deux pas de chez moi) ou de Pitelli (La Spezia), où auraient respectivement été enterrés scories nucléaires et déchets toxiques provenant du Jolly Rosso, du Zanoobia ou encore la dioxine de Seveso...



[Parenthèse : sous la décharge de Borgo Montello, la présence de 3 sarcophages métalliques a été constatée depuis ... 1995, deux de 20 m sur 10 et un de 50 m sur 50 sans mesure de leur profondeur, mais le rapport a disparu jusqu'en ... 2007]



Je vais pas reprendre tout le dossier (ici la version anglaise), mais juste la partie consacrée à l'assassinat de deux journalistes en Somalie, Ilaria Alpi et Miran Hrovatin.



C'était le 20 mars 1994 à Mogadiscio : 16 ans plus tard, encore aucune vérité ni justice sur cette histoire, comme toujours dans les mystères italiens où les protagonistes sont mafias, services secrets et politiques ripoux. Une affaire étouffée donc, même s'il n'est pas encore trop tard, puisque la dernière demande d'archivage a été rejetée par le juge avec cette motivation :
“…un meurtre sur commission, un assassinat perpétré pour empêcher que les infos recueillies par Ilaria Alpi et Miran Hrovatin sur les trafics d'armes et de déchets toxiques … ne fussent diffusées auprès de l’opinion publique…”


Il faut dire que l'avis du juge se heurte quelque peu aux résultats de la commission parlementaire d'enquête (2004-2006) présidée par l'avocat Carlo Taormina, alors membre du parti de Silvio Berlusconi, qui avait conclu en dépit d'une montagne de preuves contraires accumulées que les journalistes étaient en vacances, qu'ils avaient subi une tentative de rapt et que ça s'était mal terminé !!!



Une semaine de vacances !!! Une conclusion que la mère d'Ilaria Alpi définit "une vulgarité"...



En réalité, une piètre tentative de culpabiliser les journalistes assassinés plutôt que de rechercher la vérité, ou, comme le dit fort justement Riccardo Bocca, une tentative honteuse d'avoir voulu associer une exécution à une villégiature...



Selon un autre journaliste, Luciano Scalettari, spécialiste des questions africaines :
La Commission d’enquête sur le crime d'Ilaria Alpi et de Miran Hrovatin fut une parenthèse, un vide dans la démocratie de ce pays. Autant pour les conclusions auxquelles elle est parvenue que pour sa façon d'opérer, en plaçant sur écoutes téléphoniques et en perquisitionnant des journalistes qui avaient enquêté sur l'affaire, qui plus est de façon totalement illégale (!), en imposant le secret défense à certains actes de la commission, sans compter les preuves qui ont disparu ou qui ont été manipulées, etc.
Or le fait qu'ils aient été exécutés le jour même où ils auraient dû transmettre leur reportage à RAI 3, la troisième chaîne italienne pour laquelle ils travaillaient, a très sûrement empêché de faire savoir aux italiens l'énorme scandale qui se déroulait en Somalie, et ce 7 jours avant les élections du 27 mars 1994, les premières élections qui furent remportées par Silvio Berlusconi...



Je n'y vois aucun lien de cause à effet, je constate simplement la pure et dure chronologie.



Mais revenons-en au dossier de Greenpeace, qui cite en introduction :
rien qu'entre 1988 et 1994, nous avons découvert 94 épisodes de tentatives d'exportation ou d'exportations réussies de déchets dangereux vers l'Afrique, pour un total dépassant 10 millions de tonnes de déchets "traitées"...
Le chapitre du rapport que j'aborderai ici s'intitule "Somalia Connection", et il cite en introduction les déclarations faites à la presse par Nick Nuttal, porte-parole du Programme des Nations Unies pour l’environnement (UNEP), au printemps 2005 :
“Les premiers rapports indiquent que l'impact du Tsunami a ouvert des conteneurs et des futs pleins de déchets toxiques - médicaux, produits chimiques, etc. -, dont le contenu s'est répandu.”


Le rapport de l'UNEP documente d'ailleurs, images à l'appui, que les futs ont été rejetés sur les plages d'une quinzaine de sites :





- Question : d'où venaient ces futs ?

- Question subsidiaire : que contenaient-ils ?



S'il est vrai que, selon les déclarations de l'époque du premier ministre somalien, M. Awad Ahmed Ashra, tenues lors d'une conférence de presse à Nairobi (Kenya) :
“Le tsunami qui a frappé la côte somalienne a rejeté sur les plages de nombreux futs contenant des déchets toxiques. Suite à quoi plusieurs rapports ont fait état de problèmes de santé liés à des hémorragies abdominales et des problèmes cutanés inhabituels.”
Des questions qu'il conviendrait peut-être de poser à Giorgio Comerio, voire à Giancarlo Marrocchino, nommément mis en cause par le rapport de Greenpeace comme étant le commanditaire du meurtre d'Ilaria Alpi et de Miran Hrovatin, qui enquêtaient en Somalie sur les méfaits de la coopération italienne dans le cadre de l'opération ONU "Restore Hope", ainsi que sur le "troc" trafics d'armes contre trafics de déchets (y compris nucléaires), outre sur l'enfouissement de ces déchets le long de la route Garoe-Bosasso et sous la jetée du port de Eel Ma’aan, 30 km au nord de Mogadiscio.



Or en mars 2010, Greenpeace a été autorisée à consulter les milliers de pages du dossier n° 395/97 du Tribunal d'Asti, où les témoignages de certains des « acteurs » de cet immense désastre écologique sont sans équivoque !



- Le 25 octobre 1998, dans une écoute téléphonique, Faduma Adid (représentant officiel de la Somalie en Italie) déclarait à son interlocuteur :
La route Bosasso-Garo sera utilisée pour enfouir les déchets... Marocchino est en train de préparer le terrain… Ils ont empoisonné tout le territoire… Ils se foutent totalement du pays et des gens qui meurent. Les déchets toxiques provenant des industries italienne et européenne sont chargés sur des navires dans le port de Trieste, avant d’être répartis entre les différents pays. Il s’agit de déchets toxiques et d'uranium. Ils détruisent tout.
- Le 5 mai 1989, un autre témoin, Marcello Giannoni, déclare que des déchets (en provenance probable des Etats-Unis) contenant des matières radioactives (yellow cake), sont très certainement arrivés en Somalie et ont été enterrés pendant la construction du port de Bosasso et de la route Garoe-Bosasso.



- Les 11 et 15 décembre 1998, Ezio Scaglione, consul honoraire de la République somalienne autorisé par le président Somalien à créer une installation de stockage et de traitement des déchets :





déclare qu'il a été impliqué par Guido Garelli et Giancarlo Marocchino dans le “Projet Uranium” (Progetto Urano, Urano 1 pour le Sahara espagnol et Urano 2 pour la Somalie, où la 'ndrangheta côtoie la p2 par l'intermédiaire de Giampiero Del Gamba et Elio Sacchetto...), visant à exporter des déchets toxiques et nucléaires en Somalie, et que Marocchino lui avait assuré qu'il se serait servi de la construction du port de Eel Ma'aan pour y enfouir les conteneurs de déchets nucléaires dans le ciment des jetées.



- Le 24 mai 1999, les enquêteurs observent dans une note confidentielle :
Des témoins se rappellent que des conteneurs pleins de déchets (boues, terreaux contaminés provenant d'aciéries et cendres de filtres électriques, etc.) ont été enterrés dans le port de Eel Ma'aan. Cela est d'ailleurs indiqué dans un fax que Marocchino transmet à Scaglione le 19 août 1996 (à noter que l'autorisation donnée à Scaglione par le président somalien est datée du même jour...).



Des photos prises secrètement en février 1997 ... montrent l'enfouissement des conteneurs lors de la construction du port.
Ces photos, les voici :



Et Greenpeace de conclure :
Sur la base des conclusions de ce rapport, Greenpeace estime que :
  • L'ONU doit procéder à une évaluation indépendante sur le commerce des déchets toxiques et radioactifs en Somalie, en particulier dans le port de Eel Ma'aan ;
  • L'UE doit renforcer les mesures préventives sur le commerce des déchets toxiques et en faire l'un des piliers de la politique de l'UE sur les déchets ;
  • L'Italie doit...
L'Italie devrait faire beaucoup de choses, et de facto elle fait très exactement le contraire de ce qu'elle devrait faire...



L'Italie telle qu'elle est actuellement gouvernée est un grave danger pour l'Europe, notamment en matière d'environnement, de justice et de démocratie, mais pas seulement. Si vous suivez Adscriptor, j'espère que vous pouvez déjà commencer à vous forger votre propre opinion sur la question.



Suite des aventures italiennes au prochain épisode...





Partager sur Facebook



, , , , , , , , , , ,

vendredi 11 juin 2010

Italie : quand la loi viole le droit


Depuis hier l'Italie est en deuil, tout comme la démocratie. L'aspirant dictateur Silvio Berlusconi a fait passer une loi par un "vote de confiance" du sénat italien qui menace et viole le droit constitutionnel plus élémentaire et foule aux pieds les principes du droit communautaire européen, dont l'Italie est l'un des membres fondateurs encore faudrait-il le rappeler à cet énergumène.



Aujourd'hui la une du journal La Repubblica est une grande page blanche, ornée d'un post-it qui dit ceci :
la loi-bâillon dénie aux citoyens le droit d'être informés


Pour le quotidien Il Fatto, il s'agit d'une loi criminelle pour les criminels, dont le seul but est de dissimuler à l'opinion publique les innombrables corruptions et complicités mafieuses dont se rendent coupables les politiques de tous bords, droite, gauche et centre confondus, qui "esclavagisent" le pays sous leur emprise.





Un seul exemple (parmi des centaines...) : Nicola Cosentino, coordinateur régional du parti de Berlusconi pour la région Campanie (Naples), est l'actuel secrétaire d'état à l'économie et aux finances, en charge du CIPE, le Comité Interministériel pour la Programmation Economique, pratiquement l'organisme qui tient les cordons de la bourse pour tous les grands chantiers de l'État.



En novembre 2009, les juges ont transmis à la Chambre des députés une demande d'incarcération pour Nicola Cosentino, accusé de favoriser la camorra décrite par Roberto Saviano dans Gomorra, demande d'incarcération confirmée par la Cour de Cassation le 28 janvier 2010, mais le parlement italien n'a pas autorisé l'arrestation de Cosentino et ses démissions ont été refusées par Silvio Berlusconi lui-même.



Il continue donc de gérer les caisses de l'Etat italien en toute tranquillité et impunité...



C'est d'ailleurs l'impunité qui est le but ultime de la loi votée hier au sénat, une loi "ad personam" de plus, pour que les corrompus puissent continuer à corrompre et à être corrompus, pour que les mafieux et leurs complices politiques puissent continuer à faire leurs magouilles et à prospérer sur le dos des citoyens honnêtes sans être dérangés par les juges, la presse et l'opinion publique.



Aujourd'hui Silvio Berlusconi n'est plus seulement un danger mortel pour la démocratie en Italie, il y a lurette que l'Italie ignore ce qu'est la démocratie, mais c'est un véritable danger pour l'Europe entière.



Non, l'Italie n'est pas un pays normal, et ce n'est pas un gag.



Il est temps que je commence à penser à l'exil...



Édito de Repubblica en italien :





(le titre du billet s'inspire de cet article)





Partager sur Facebook



P.S. Le modèle le plus accompli de cette dérive politique italienne, outre Berlusconi, est celui de son éminence noire, Marcello Dell'Utri, déjà condamné à plus de 9 ans de prison pour association externe à la mafia et dont le procès d'appel est sur le point de se conclure, qui avoue dans un inhabituel élan de sincérité :
« je me fous complètement de la politique, je suis juste candidat pour ne pas finir en prison »...
Voir ici une traduction de l'interview du "sénateur" !



, , , , , , , , , , ,