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jeudi 26 août 2010

La géopolitique dans l'Italie républicaine


Prenons un peu de hauteur. Comme je l'ai déjà laissé entrevoir sur le concept de "souveraineté limitée de l'Italie" d'une part, et sur la nécessité d'une mise en perspective historique de ce pays de l'autre si l'on veut mieux le comprendre, j'ai découvert cette semaine l'éditorial de Tiberio Graziani, président de l’IsAG (Istituto di Alti Studi in Geopolitica e Scienze Ausiliarie) et directeur de la revue Eurasia, qui s'intitule La geopolitica nell'Italia repubblicana. En voici la traduction, avec son aimable autorisation.



Je réserve mon analyse pour un billet à venir.



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[MàJ - 28 août 2010] Suite à la publication de ma traduction, l'auteur a publié ce billet sur le réseau Voltaire, sous le titre : « L'Italie à la recherche de sa géopolitique ».



* * *



La géopolitique dans l'Italie républicaine


Un pays à souveraineté limitée



En dépit de sa situation géographique enviable et des spécificités de sa structure morphologique, l'Italie n'a actuellement aucune doctrine géopolitique.



Cela est essentiellement dû aux trois éléments suivants : a) l'appartenance de l'Italie à la sphère d'influence nord-américaine (le système occidental) ; b) la crise profonde qui caractérise l'identité nationale ; c) le manque de culture géopolitique de ses classes dirigeantes.



Le premier élément, outre limiter la souveraineté de l'État italien dans de nombreux secteurs, du domaine militaire à la politique étrangère, pour ne citer que les plus importants du point de vue géopolitique, influe sur la politique intérieure et l'économie, sur les choix stratégiques en matière d'énergie, sur la recherche technologique, sur le développement des grandes infrastructures et, last but not least, sur les politiques nationales de lutte contre le crime organisé. L'Italie républicaine, en raison des conséquences notoires du Traité de paix de 1947 et en vertu de l'ambiguïté idéologique de sa charte constitutionnelle, aux termes de laquelle la souveraineté appartiendrait à une entité socioéconomique et culturelle, par ailleurs changeante et vaguement homogène - le peuple -, plutôt qu'à une entité politique bien définie comme l'État (1), a suivi la règle d'or du « réalisme collaborationniste ou boiteux », à savoir qu'elle a renoncé à la responsabilité de prendre en main son propre destin (2). Une abdication qui place l'Italie dans un état de « subordination passive » et lie ses choix stratégiques à la « bonne volonté de l'État subordonnant » (3).



Le deuxième élément invalide l'un des facteurs nécessaires à la définition d'une doctrine géopolitique cohérente. La crise de l'identité italienne est due à des causes complexes, qui remontent à l'amalgame mal réussi des différentes idéologies nationales (d'inspiration catholique, monarchique, libérale, socialiste, laïque et maçonnique) ayant soutenu l'unification de l'Italie, l'édification de l'État unitaire et, après la parenthèse fasciste, la réalisation de l'actuelle organisation républicaine. Cette crise d'identité nationale est également due à l'expérience fasciste mal digérée et au traumatisme laissé par la défaite du conflit mondial. La rhétorique romantique de l'État-nation, le mythe de la nation puis ceux de la résistance et de la « libération » n'ont certainement pas rendu un bon service aux intérêts de l'Italie, toujours à la recherche de son identité nationale à la veille du cent-cinquantenaire de son unification.



Le troisième facteur, enfin, en partie lié aux précédents pour des motifs historiques, ne permet pas d'inscrire les axes géopolitiques de l'Italie parmi les priorités de l'agenda national.



Pour autant l'alternance des vicissitudes de la République italienne a toujours connu une certaine forme de géopolitique ou, plutôt, une politique étrangère s'appuyant principalement sur sa situation géographique pour répondre aux intérêts nationaux et, donc, excentrée par rapport aux indications états-uniennes, exclusivement destinées à assurer l'hégémonie de Washington dans la région méditerranéenne. Notamment avec l'attention de politiciens comme Aldo Moro, Giulio Andreotti et Bettino Craxi, ou de grands commis de l'État tels que Enrico Mattei, tournée vers les pays d'Afrique du Nord, du Proche- et du Moyen-Orient, qui, bien que se limitant à des relations de « bon voisinage » et de « co-prospérité », était résolument conforme à la position géographique de l'Italie au sein de la Méditerranée d'une part, mais aussi fonctionnelle à l'émancipation potentielle, future et souhaitable de l'Italie démocratique vis-à-vis de la "tutelle" nord-américaine, de même qu'au rôle régional que Rome aurait pu exercer, y compris dans le cadre d'un système bipolaire rigide. De telles initiatives auraient ainsi pu jeter les bases pour définir les axes stratégiques de ce que l'argentin Marcelo Gullo appelle le « réalisme libérationniste » dans son étude sur la construction de la puissance des nations, afin de faire transiter l'Italie d'un état de « subordination passive » à un état de « subordination active » : une étape cruciale pour conquérir des espaces d'autonomie sur la scène internationale.



Or l'échec de la modeste politique méditerranéenne de l'Italie républicaine est dû non seulement à l'ingérence des États-Unis, mais également à la nature épisodique de sa mise en œuvre et à l'attitude adverse de groupes de pression internes - davantage philo-américains et pro-sionistes - qui l'ont entravée. Ainsi, avec la fin du bipolarisme et de la soi-disant Première République, les initiatives ci-dessus, visant à donner à la politique étrangère italienne une plus grande autonomie, quand bien même limitée, se sont évanouies.



L'Italie d'aujourd'hui, en tant que pays euro-méditerranéen soumis aux intérêts nord-américains, se retrouve dans une situation extrêmement délicate, puisque, du fait de sa double appartenance à l'Union européenne et à l'OTAN, non seulement elle subit le contre-coup des tensions générées entre les États-Unis et la Russie en Europe continentale, et en particulier dans la région centre-orientale (voir la question polonaise au niveau de la « sécurité » ou en matière d'énergie), mais également les répercussions des politiques de Washington au Proche- et au Moyen-Orient. En outre, rappelons-le, l'assujettissement de l'Italie aux États-Unis se traduit par une limitation évidente de la souveraineté de l'État italien, accroît les fragilités typiques des zones péninsulaires (tensions entre la partie continentale du pays, quand bien même elle reste limitée dans le cas de l'Italie, et les régions péninsulaires et insulaires à proprement parler) et augmente les pressions centrifuges jusqu'à rendre difficile la gestion administrative normale de l'État.



Militairement occupée par les États-Unis - dans le cadre de l' « alliance » atlantique - avec plus d'une centaine de bases sur son sol (4), sans ressources suffisantes en énergie, économiquement fragile et socialement instable compte tenu de l'érosion constante d'un "État social" désormais à l'agonie, l'Italie n'a pas de marges de liberté telles qu'elles lui permettraient de faire valoir les lignes directrices naturelles de son potentiel géopolitique et géostratégique - lignes directrices tracées par la Méditerranée et par la zone adriatique-balkanique-danubienne -, sauf dans les limites de stratégies imposées Outre-Atlantique qui profitent par conséquent à des intérêts extra-nationaux et extra-extracontinentaux.



Les opportunités pour l'Italie de découper son propre rôle géopolitique sont donc externes à la volonté de Rome, et résident dans les retombées qu'aura l'actuelle évolution de la scène mondiale - désormais multipolaire - dans le bassin méditerranéen et en Europe continentale. Or ce sont justement les grands bouleversements géopolitiques en cours, principalement déterminés par la Russie, qui pourraient renforcer le rôle stratégique de l'Italie en Méditerranée, dans le cadre de la mise en place et de la consolidation du nouveau système multipolaire et de l'intégration potentielle de l'Eurasie.



En effet, il faut bien comprendre que la structuration de ce nouveau système géopolitique multipolaire passe, pour des raisons évidentes, par un processus de dislocation ou de redimensionnement du système occidental contrôlé par les État-Unis, processus qui commence à la périphérie du système dont les contours sont formés par la masse euro-afro-asiatique, par la péninsule européenne, le bassin méditerranéen et l'arc insulaire japonais.



Russie et Turquie : les deux pôles géopolitiques



Les changements récents du cadre géopolitique mondial ont produit certains facteurs qui pourraient permettre à la plupart des pays formant ce que l'on appelle le système occidental de se "dégager" de la tutelle de l' "ami américain". Cela pourrait mettre Rome en mesure d'appliquer sa propre doctrine géopolitique, en phase avec le nouveau contexte mondial.



Comme on le sait, la réaffirmation de la Russie comme acteur au niveau mondial et le rôle prépondérant de la Chine et de l'Inde ont remis à plat les relations entre les grandes puissances et jeté les bases pour la création d'un nouvel ordre mondial, fondé sur des unités géopolitiques continentales s'appuyant non plus sur des rapports de force militaires, mais sur des alliances stratégiques. On enregistre aussi ces changements dans la partie sud de l'hémisphère oriental, hier encore le jardin des États-Unis, où les relations qu'entretiennent désormais le Brésil, l'Argentine et le Venezuela avec les puissances eurasiennes susmentionnées ont donné un nouvel élan à l'hypothèse d'une unité continentale sud-américaine. En Méditerranée, le premier de ces facteurs d'une nouvelle organisation géopolitique est celui de l'inversion de tendance d'Ankara dans ses politiques au Proche- et au Moyen-Orient. Car à moyen terme, le détachement de la Turquie vis-à-vis de Washington et de Tel-Aviv pourrait avoir des conséquences géopolitiques d'une vaste portée pour constituer un espace géopolitique eurasien intégré, en représentant la première étape concrète sur laquelle greffer le processus de dislocation (ou de limitation) du système occidental, justement à partir du bassin méditerranéen.



Compte tenu des conditions actuelles, les pôles géopolitiques sur lesquels devrait se concentrer une Italie qui aurait réellement l'intention de s'émanciper de la tutelle des États-Unis sont donc la Turquie et la Russie. Un alignement de Rome sur la politique proche-orientale turque fournirait à l'Italie la crédibilité nécessaire, sévèrement ternie par ses relations de vassalité envers Washington, pour donner une orientation géopolitique aux politiques de coopération lasses du Ministère italien des Affaires étrangères avec la rive sud de la Méditerranée et le Proche-Orient. D'autre part cela mettrait Rome en condition, au côté de (et grâce à) son allié turc, pour le moins de renégocier la position humiliante et lourde de l'Italie au sein de l'OTAN - voire de dénoncer le Traité de l'Atlantique Nord -, et, dans un même temps, d'envisager la reconversion des sites militaires de l'OTAN en bases utiles à la sécurité de la Méditerranée. L'Italie et la Turquie, ainsi que d'autres pays méditerranéens riverains, pourraient ainsi réaliser un système de défense intégré, sur l'exemple de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC).



Dans la mise en œuvre d'une "stratégie de sortie" de ses obligations vis-à-vis des États-Unis, telle que nous l'avons esquissée ci-dessus, Rome pourrait compter sur le soutien assuré non seulement d'Ankara, mais également de Tripoli, de Damas, de Téhéran et, bien sûr, de Moscou. Du reste, la Russie soutiendrait certainement Rome pour sortir de l'orbite des États-Unis, tout en favorisant sa projection géopolitique naturelle le long de l'axe adriatique-balkanique-danubien, naturellement dans le cadre d'une entente italo-russo-turque construite autour d'intérêts communs visant la mise en œuvre d'une "Méditerranée élargie" (c'est-à-dire comprenant les Mers Méditerranée, Noire et Caspienne).





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(1) Cf. deuxième partie de l'Article 1 de la Constitution italienne :
L'Italie est une République démocratique, fondée sur le travail. La souveraineté appartient au peuple, qui l'exerce dans les formes et dans les limites de la Constitution.
Voici les notes originales, directement traduites par les soins de M. Tiberio Graziani :
  1. En ce qui concerne l'étude de la genèse de l'article 1 de la Constitution italienne, en particulier le deuxième paragraphe (La souveraineté appartient au peuple, qui l'exerce dans les formes et dans les limites de la Constitution), et l'absence d'un article spécifique de la Constitution consacré à l'Etat et sa souveraineté, comme demandé par Dossetti, voir Maurizio Fioravanti, Costituzione e popolo sovrano, il Mulino, Bologna 2004, p.11 e pp. 91-98.
  2. Marcelo Gullo, La insurbodinación fondante, Editorial Biblos, Buenos Aires 2008, p. 26-27.
  3. Marcelo Gullo, ibid.
  4. Fabrizio Di Ernesto, Portaerei Italia. Sessant’anni di NATO nel nostro Paese, Fuoco Edizioni, Roma 2009.
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lundi 22 juin 2009

Obama vs. Berlusconi


Lundi dernier, 15 juin, Barack Obama recevait Silvio Berlusconi à Washington.





Or derrière les sourires de circonstance et les accords de convenance, il se pourrait bien qu'en coulisse le bras de fer de l'Amérique soit en train de s'abattre, une fois de plus, sur un État italien à "souveraineté limitée".



En clair, un pays à souveraineté limitée est un pays qui n'est pas maître chez soi, ce qui fut pendant des décennies la réalité italienne, la réalité d'un pays sous influence durable, d'une Italie limitée dans ses choix "démocratiques" depuis l'après-guerre.



Une réalité historiquement documentée dont je citerai un seul exemple parmi tant d'autres : le 3 août 1995, Giovanni Motzo, Ministre pour les Réformes Institutionnelles de l'époque (déjà...), déclarait dans une interview au journal "Avvenire" :
Au cours de la dernière décennie, des événements concrètement liés à l'existence d'accords secrets internationaux ont fait ressortir une situation de véritable incertitude constitutionnelle.
Le journaliste, Antonio Mira, lui rétorque :
Journaliste : - Monsieur le Ministre, qu'entendez-vous par là ?



Ministre : - Je me réfère aux accords exécutifs qui ne passent pas devant le Parlement mais sont signés exclusivement par le Gouvernement. Ces documents, top secrets, régissent habituellement les questions relatives aux bases militaires étrangères et de l'OTAN en Italie, au quartier général de l'OTAN, au transit et au séjour des troupes.



(...)



J. : - Certains évoquent une souveraineté limitée de notre pays...



M. : - En partie, ils ont raison.



J. : - C'est la première fois qu'un gouvernement met en doute la légitimité de ces secrets.



M. : - Eh bien, il serait temps. Pensez que l'accord bilatéral États-Unis-Italie signé en 1961 est toujours en vigueur.



J. : - En connaissons-nous le contenu ?



M. : - Il y en aurait deux versions... Nous en connaissons quelques articles. Où l'accord prévoit que les Etats signataires s'engagent à se prêter assistance mutuelle, et prévoit également l'envoi de conseillers militaires américains en Italie.
Bref aperçu historique : issu des cellules stay-behind coordonnées par l'OTAN au sortir de la deuxième guerre mondiale, présentes dans plus d'une dizaine de pays d'Europe de l'Ouest, le réseau Gladio (mot italien pour "glaive") était initialement l'organisation clandestine italienne correspondante, théoriquement chargée de combattre une éventuelle invasion de l'URSS et des pays du Pacte de Varsovie, justement en agissant "derrière les lignes".



Je vous laisse approfondir en suivant les liens de Wikipédia si ça vous intéresse, mais le concept de "souveraineté limitée" que je souhaite approfondir ici n'est présent sur aucun des deux articles, français et italien.



Pour qui parle italien, je recommande donc chaudement cette leçon de Gianni Barbacetto, tenue le 3 décembre 2008 à l'Université Roma Tre, où le journaliste affirme même qu'en Italie aucun président du conseil n'aurait pu occuper ce poste sans l'aval des américains...







En clair, quand bien même élu par le peuple, le président du conseil italien avait besoin de recevoir une habilitation NOS (Nulla Osta Sicurezza) des services secrets militaires italiens, directement assujettis au bon vouloir de la CIA ! Un aspect que n'aborde absolument pas le rapport Andreotti sur Gladio, bien sûr.



Essayez, juste un instant, de transposer une telle situation à la France...



Bon, ceci dit, en Italie le gouvernement a officiellement dissous le réseau stay-behind le 27 novembre 1990, et les choses ont dû changer depuis, pour autant que l'on sache (car, pour le moins, 5 ans après la dissolution du réseau, les propos du Ministre Motzo peuvent laisser planer quelques doutes)...



Donc, pour en revenir à Barbacetto, selon lui, cette "souveraineté limitée" est théorisée par la doctrine Truman, qui tire son nom du fameux discours prononcé le 12 Mars 1947 par le président américain Harry Truman sur la disponibilité des Etats-Unis d'intervenir dans toute région du monde, menacée par les Soviétiques et intoxiquée par le communisme.



Pour l'Italie, on retrouve trace de cette "doctrine Truman" dans différents documents du National Security Council (NSC) :
  1. Le document NSC n° 1/3 du 8 mars 1948, à la veille des élections cruciales du 18 avril suivant, pose directement le problème de la possible conquête du pouvoir par les communistes « par des moyens légaux », auquel cas les États-Unis devraient immédiatement répondre, y compris en fournissant une assistance financière et militaire à la base anti-communiste italienne. N'oublions pas que le 3 avril 1948, le congrès américain adoptait le plan Marshall pour la reconstruction de l'Europe après la deuxième guerre mondiale.
  2. Le document NSC n° 10/2 du 18 juin 1948 affirme que les activités officielles à l'étranger seraient accompagnées d'opérations "couvertes" pour qu'il ne soit pas possible de remonter à la responsabilité du Gouvernement des États-Unis.
  3. Le document NSC n° 67/3 du 5 janvier 1951 (indisponible dans son intégralité, aujourd'hui encore, puisqu'une bonne partie reste sous secret militaire), prévoit explicitement des initiatives des États-Unis « pour empêcher la prise du pouvoir par les communistes. »
C'est le programme tout tracé de la stratégie de la tension, qui avait pour but délibéré non seulement d'installer un climat de violence politique pour favoriser l'émergence d'un état autoritaire, mais aussi et surtout de faire en sorte que des attentats exécutés par des néofascistes et des subversifs d'extrême droite fussent faussement attribués aux réseaux gauchistes.



Je ne veux pas dire par là que tout ce qui s'est passé ensuite est à mettre au crédit de Stay-Behind, puisque de tous les pays où les armées secrètes de l'OTAN étaient présentes, seule l'Italie a connu de telles dérives, et dans de telles proportions.



Avec comme but évident de terroriser la nation pour affaiblir le Parti communiste qui se renforçait, et pour induire le peuple - à son insu, bien évidemment, et plutôt de force que de gré - à accepter "le" pouvoir voulu par des "instances supérieures".



Naturellement, l'état faisait partie intégrante de cette stratégie. Un exemple entre tous, parfaitement avéré, est celui des "affiches chinoises", dans le sillage des opérations "false flag", qui consista, en février 1966, à tapisser les murs de Rome, Milan, Mestre, Venise, Padoue, etc., d'affiches de propagande pour la Chine maoïste divulguées par de fantomatiques groupes communistes italiens filo-chinois.



En réalité, toute l'opération fut montée par Federico Umberto D'Amato, chef du Bureau des Affaires réservées du Ministère de l'Intérieur de l'époque ! Idem pour l'attentat de piazza Fontana :
Imaginé avant 1968 pour contrer le "péril communiste" par Federico D’Amato, chef du bureau des affaires réservées du ministère de l’intérieur, membre de la loge P2 et Yves Guillou alias Guérin-Serac, néo-fasciste français, ce 12 décembre 1969 inaugurait la "stratégie de la tension". Le principe clairement exprimé dans un document intitulé "Notre action politique" consiste à réaliser des attentats meurtriers dans des lieux publics et à les revendiquer au nom de l’extrême gauche. "Quand on les frappe et qu’ils ne peuvent pas se défendre, les petites gens vont réclamer un Etat fort", déclarera Delfo Zorzi, un néo-nazi qui a avoué à deux reprises avoir participé à l’attentat de la piazza Fontana.
Membre de la loge P2, j'y reviendrai...



Mais Gladio n'est pas la seule preuve historique de la mainmise des américains sur l'état italien. J'ai récemment rendu compte sur mon blog italien de l'Anello della Repubblica, l'Anneau de la République, une organisation encore plus secrète, clairement appuyée par la CIA et quasi certainement manipulée par Andreotti, qui fut vraiment de tous les coups...



Or donc, dans cette continuité historique qui dure maintenant depuis plus de soixante ans (!!!), paradoxalement, le seul homme d'état capable d'imposer une rupture aura été ... Silvio Berlusconi !



Lorsque les premières rumeurs sur un complot à son égard ont commencé à circuler, il y a quelques jours, j'ai été le premier à penser qu'il s'agissait d'une idiotie. Or mon raisonnement était motivé par le fait que Berlusconi mélangeait tout et le contraire de tout dans les ingrédients du complot, de sa femme à Mills, de Noemi à l'utilisation abusive d'un avion d'Etat, révélée par le photographe Antonello Zappadu.



Et puis petit à petit j'ai commencé à mettre en relation cette déclaration de Berlusconi avec une autre déclaration, faite en 1972 par Arnaldo Forlani, signalée par Stefania Limiti dans L'Anello della Repubblica (p. 88-89), et relatée par Giovanni Pellegrino, Président de la Commission parlamentaire d'enquête sur le terrorisme en Italie et sur les causes de la non-identification des responsables des massacres, lors de la séance du vendredi 18 avril 1997 :
Le président Pellegrino s'adresse à Forlani :



Il est notoire que vous avez tenu, en novembre 1972, lors d'une réunion publique à La Spezia, des propos d'une extrême gravité. Vous avez notamment déclaré :
« Nous venons d'assister à la tentative la plus dangereuse que la droite réactionnaire ait jamais tenté et réalisé depuis la Libération jusqu'à nos jours. Une tentative de désagrégation tramée par une organisation forte disposant de puissantes ressources financières et de soutiens solidaires non seulement internes, mais probablement aussi internationaux, une tentative qui n'est pas encore terminée : nous savons en effet, documents à l'appui, qu'elle est encore en cours.
(E’ stato operato il tentativo più pericoloso che la destra reazionaria abbia tentato e portato avanti dalla liberazione ad oggi. Questo tentativo disgregante, che è stato portato avanti con una trama che aveva radici organizzative e finanziarie consistenti, che ha trovato delle solidarietà probabilmente non soltanto di ordine interno, ma anche di ordine internazionale, questo tentativo non è finito. Noi sappiamo in modo documentato che questo tentativo è ancora in corso.)
Des mots sibyllins que Forlani a prononcés en public mais qu'il s'est bien gardé d'expliciter par la suite... Des mots qui dénonçaient ouvertement un complot, mais sans dire lequel, bien sûr.



Idem pour Berlusconi, qui parle de complot en essayant de noyer le poisson, c'est-à-dire en accusant tous et n'importe qui sans désigner nommément les États-Unis. C'est tout juste si, de temps en temps, lui et ses porte-parole font allusion à l'intervention de services étrangers.



Ceci dit, de plus en plus de voix s'élèvent en Italie pour remarquer cette situation. À commencer par Gioacchino Genchi, qu'on n'accusera certes pas d'être un pro-Berlusconi, et qui constate avec raison que les quelque 5 000 photos prises par Zappadu n'ont absolument pas pu l'être sans des complicités internes, puisque "d'autres photographes avaient déjà tenté le coup avant d'être arrêtés dans les minutes qui suivirent".



Il compare même les photos prises à l'aéroport, dont quelqu'un a forcément averti le photographe des dates et heures de vol et des personnes qui se trouvaient à bord, avec la taupe qui avertit Brusca que Giovanni Falcone venait d'atterrir...



Du reste, on ne prend pas 5 000 photos en un jour mais sur des mois, voire des années, et l'on se surprend de voir que le photographe les a gardées sous le coude pendant tout ce temps sans jamais en parler à personne, en attendant juste le bon moment pour les sortir au compte-gouttes mais suivant un rythme de publication savamment orchestré, puisqu'il a déjà averti que la prochaine série concernerait un faux mariage de Berlusconi avec une jeune fille, le "couple" étant entouré par un nuage d'autres jeunes filles...



Je vous laisse imaginer l'impact sur l'opinion publique. Mais c'est aussi et surtout une menace à peine voilée pour dire : après Noemi, après D'Addario, en voici d'autres, et derrière il y en aura d'autres, et d'autres encore...



Du genre, "maintenant, on va te casser" ! Fabrizio Cicchitto, autre célèbre colistier de Berlusconi sur les listes de la Loge Propaganda Due et actuel chef de groupe du PDL au parlement, s'en est d'ailleurs ému en se demandant ce qui se serait passé si l'on avait eu un tireur avec un fusil à lunette au lieu d'un paparazzi avec un appareil photo...



Un paparazzi un peu étrange d'ailleurs, plutôt photo reporter avec des accointances dans certains services, euh, disons ... secrets.



Il faut dire aussi que depuis longtemps, mais surtout dernièrement, les coups sur l'échiquier politique de Berlusconi sont à la limite de l'antiaméricanisme primaire. Fini la lune de miel avec Georges W. Bush ! :-)



C'est ainsi que Paolo Barnard, un journaliste sui generis, observe avec justesse que l'affaire Noemi n'est qu'un prétexte violemment invoqué par le Times, « bastion historique des conservateurs, porte-parole international des Conseils d'administration des plus grands groupes mondiaux », pour dissimuler des motifs bien plus graves : à savoir que Berlusconi doit avoir fait quelque chose qui n'a pas plu en hauts lieux, en suscitant la colère de ceux qui avaient parié sur lui outre Atlantique...



Sans quoi comment justifier que le séculaire quotidien sorte de ses gonds après 224 ans de tact purement britannique, en se lançant dans des attaques de bas étage du genre “Berlusconi est un clown”, “un bouffon chauvin”, un playboy pathétique, etc. ?



C'est ainsi qu'un blogueur, Gianluca Freda, nous propose une fine analyse où les dieux se déchaînent sur Berlusconi juste au moment où celui-ci serait sur le point de « favoriser la conquête d'une microscopique particule d’indépendance politique vis-à-vis des puissances étrangères qui tiennent depuis 65 ans l’Italie sous leur botte », c'est le cas de dire :
Certes, les tentatives de Berlusconi pour se démarquer n'ont jamais répondu à des intérêts politico-stratégiques clairvoyants d’autonomie nationale, mais uniquement à sa volonté mesquine de sauvegarder son propre pouvoir et de défendre son empire économique contre un encerclement de plus en plus rapproché.



...puisque depuis qu'il est arrivé en politique, il ne s'est intéressé qu'à ses affaires personnelles, en écrasant sous le talon de ses bottines tout ce qui risquait de limiter ses intérêts économiques, à commencer par le peuple italien.
D'où son isolement aujourd'hui face à l'ogre américain dès lors qu'il affiche sa volonté de se rapprocher de la Russie, en signant le 19 mai dernier un contrat Eni-Gazprom sur le gazoduc russe alors que les américains ont un projet concurrent - Nabucco - avec l'appui de partenaires occidentaux pour contourner la Russie, de recevoir Kadhafi avec tous les honneurs d'un chef d'état en lui laissant planter sa tente en plein cœur de Rome et comparer tout fier les États-Unis à Bin Laden (!), et encore de décider unilatéralement une mission de Frattini en Iran, sans le feu vert des États-Unis, ou enfin de laisser Tremonti appuyer la proposition chinoise de constituer un panier de “devises fortes”, autant d'initiatives dont Obama ne peut que fortement se réjouir, surtout par les temps qui courent...



En clair, ne pouvant plus se fier à Berlusconi, désormais totalement imprévisible et incontrôlable, aux États-Unis de plus en plus les instances au pouvoir doivent penser « !Tell the fucking spaghetti to do his own fucking business » !



C'est ainsi qu'un célèbre journaliste italien, Gad Lerner, conclut lucidement :
Raisonnons par l'absurde et donnons pour acquis que les théories du complot sont fondées, aussi bien celle selon laquelle Obama aurait un plan pour écarter Berlusconi, que celle indiquant Rupert Murdoch, éditeur de Sky et du Times, comme le stratège du discrédit antiberlusconien pour de basses raisons de concurrence télévisée. Nous devons alors considérer ces deux hypothèses également d'un point de vue extérieur. Pourquoi donc nos alliés ou des groupes médiatiques mondiaux devraient rester indifférents au fait qu'un groupe d'affairistes tournant autour du pouvoir absolu d'un seul individu est en train de prendre le contrôle d'un pays entier ? L'objection selon laquelle cela s'est fait par la voie d'un scrutin électoral ou que Berlusconi est fort du consentement d'une majorité d'italiens ne tient pas face à l'omnipotence sans scrupule avec laquelle il bafoue la séparation des pouvoirs qui garantit le maintien de la démocratie en Italie. Car lorsqu'il qualifie de délinquants criminels les juges et les journalistes qui enquêtent sur sa personne, ou lorsqu'il mélange avec la plus parfaite indifférence intérêt public et intérêts privés tant dans ses comportements que dans son mode de vie, alors il est temps de constater que le danger a déjà dépassé la cote d'alerte.



Et que tous les électeurs de droite devraient entendre le signal d'alarme qui nous parvient de l'extérieur. Avant que le faux nationalisme ne se transforme en nouvelle fracture de la démocratie.
On ne peut être plus clair.



Donc en conclusion, si Berlusconi arrive au bout de son parcours politique, ce n'est sûrement pas moi qui pleurererai. Au contraire, ce jour béni je fêterai ça comme il se doit.



Par contre vu l'immense bordel que sa "disparition" du champ politique risque de générer tant à gauche qu'à droite que dans tout le pays, situation propice à tous les débordements..., j'espère juste que les italiens en particulier et tous ceux qui vivent ici ou s'intéressent à l'Italie en général, sauront réunir suffisamment de forces et d'intelligences pour faire en sorte que les ingérences du passé ne deviennent pas ENCORE celles du présent et de l'avenir.



Car comme le dit si justement Beppe Grillo dans sa récente lettre à un italien jamais né, écrite à l'avant-veille du cent-cinquantième anniversaire (2011) de la naissance de l'Italie et pétrie de sensibilité malgré les apparences :
Si vous trouvez que 150 ans c'est trop peu pour construire une nation, une seule année de plus pourrait bien s'avérer insupportable...



Se 150 anni sembrano pochi per costruire una nazione, uno solo in più potrebbe essere insopportabile.
* * *


Liens connexes (en italien) :



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P.S. Ni Cossiga (cacochyme cyclothymique), pour qui je n'ai aucune considération, ni Marco Travaglio, pour qui j'ai la plus grande considération, ne partagent l'idée d'un "complot" :
Il n'y a aucun complot, si l'on entend par complot une entité étrangère ou italienne, des pouvoirs forts ou des conneries du même acabit, qu'avons-nous de plus fort en Italie que Berlusconi ?



...non c’è nessun complotto, se intendiamo per complotto un’entità straniera o italiana, poteri forti, cazzate di questo genere, cosa c’è di più forte di Berlusconi in Italia?
Voir l'intégralité du discours retranscrit, en italien.







Ceci dit, si vous entendez parler dans la presse d'un complot présumé contre Berlusconi, au moins vous saurez d'où ça vient...



Par contre, ma conclusion sur les conséquences d'une "disparition du champ politique de Berlusconi" est la même que la sienne :
Si Berlusconi tombe, c'est toute la classe dirigeante qui tombe, aussi bien de droite que de gauche, qui n'est là que parce qu'il y a lui en face d'eux, ..., donc comprenez bien qu'au moment même où Berlusconi tombe, c'est l'ensemble du système qui s'écroule, exactement comme en 1992...



Quando cade Berlusconi, questa classe dirigente va a casa, quella di destra e anche quella di sinistra che sta lì soltanto perché dall’altra parte c’è lui, ..., quindi capite che nel momento in cui crollasse lui, crolla tutto come nel 1992...
Tomber ? Berlusconi n'y pense même pas, au contraire il relance sur le présidentialisme, qui serait le dernier maillon manquant à l'achèvement du projet de la P2, déjà presque entièrement réalisé...



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lundi 8 juin 2009

Réflexions sur la démocratie et sur le dépassement de la dichotomie droite-gauche


Sur Twitter, François m'interpelle :
je comprends pas ton assiduité à défendre la démocratie alors que c'est l'exemple vivant de sa débilité :D
Bonne question. Et bon constat. Mais la réponse est difficile. Et longue...



Pourquoi défendre la démocratie ? Personnellement, c'est juste une question de principe. Je pense en effet que la démocratie est la forme politique plus évoluée qui aurait pu permettre aux peuples de s'affranchir des différents totalitarismes, du communisme au capitalisme en passant par le nazisme ou le "socialisme de marché", etc.



Or ce que je vois se produire aujourd'hui dans deux "démocraties" telles que la France et l'Italie me pousse à être très pessimiste quant à la capacité des peuples de s'affranchir de ces totalitarismes en exerçant leur responsabilité, et leur discernement. Ou tout simplement leur esprit critique.



Dans l'article DÉMOCRATIE sur Universalis, l'auteur nous dit :
Le mot démocratie souffre d'un excès de signification.



(...)



C'est qu'en effet la démocratie n'est pas seulement une manière d'être des institutions, elle est plus encore peut-être une exigence morale. Or cette exigence n'est pas définissable dans l'abstrait, car son contenu est déterminé à la fois par l'insatisfaction que procure une situation présente et par l'image de ce que serait un ordre politico-social meilleur.



Il en résulte que le sens du mot démocratie varie selon le milieu et le moment dans lequel il est employé et selon le contexte doctrinal où il se trouve situé. Que cette ductilité du terme soit génératrice d'équivoque, c'est incontestable. Mais, à exclure l'ambiguïté pour élaborer une définition scientifique sans bavure, on risquerait de ne pas rendre compte du dynamisme qui est inclus dans l'idée démocratique et fait d'elle l'un des facteurs les plus puissants d'évolution des sociétés. Toute l'histoire prouve que la démocratie réalisée n'est jamais qu'un moment du mouvement démocratique. Un mouvement qui jamais ne s’arrête car, pour les hommes qui le suscitent, la démocratie c’est le Bien. Ainsi, elle n’est pas seulement une formule d’organisation politique ou une modalité d’aménagement des rapports sociaux ; elle est une valeur. Et c’est cette valeur, l’inaliénable vocation des hommes à prendre en charge leur destin, tant individuel que collectif, qui constitue l’unité profonde de ce que, pour la clarté de l’analyse, on appelle les différentes conceptions de la démocratie.



(...)



Dans l’évolution de l’idée démocratique à l’époque moderne, on peut schématiquement distinguer trois phases.
  1. La démocratie a d’abord été considérée comme un moyen de la liberté. C’est à ce titre qu’elle s’est introduite dans les institutions sous sa forme exclusivement politique.
  2. Elle fut ensuite tenue pour un instrument de la justice, ce qui, outre les changements que cette interprétation entraînait dans l’organisation politique, provoqua son extension aux rapports économiques et sociaux.
  3. Enfin, et c’est l’étape dans laquelle sont engagées les sociétés hautement développées, la démocratie tend à assurer le contrôle de la collectivité sur la croissance économique et, à la limite, sur le bon usage de la prospérité.
Signé Georges Burdeau et non pas Paul Vaurs, qui a pompé presque entièrement l'article dans un billet à la gloire de Sarkozy, soit dit en passant. Sans vergogne, sans y changer une virgule et sans en donner la juste attribution à son auteur respectif. Décédé qui plus est, ce qui coupe court à toute contestation de sa part. On appelle ça du plagiat, Monsieur Vaurs, et il y a pour rendre hommage des moyens certainement plus élégants que de plagier en prétendant faire croire qu'on sait écrire...



Cette pauvre parenthèse étant fermée, revenons-en à la démocratie et à pourquoi la défendre. Car « elle est une valeur. Et c’est cette valeur, l’inaliénable vocation des hommes à prendre en charge leur destin, tant individuel que collectif », que j'ai à cœur de défendre.



Car je n'arrive pas à me faire une raison de voir la facilité et la passivité avec lesquelles ces deux peuples se font manipuler à leur insu de leur plein gré !



Par deux hommes qui aimeraient faire croire qu'ils ont une stature de chefs d'état alors qu'en fait ce ne sont que de piètres candidats despotes en culottes courtes, petits moins par leur taille que par la mesquinerie de leur vision, au service exclusif de leurs intérêts et de ceux de leurs clans plutôt que des intérêts de ceux qu'ils gouvernent.



Deux hommes qui aiment à se copier l'un l'autre, qui ont vraiment beaucoup - trop - de points communs, et dont la mainmise sur les médias n'est certes pas le moindre.



Disons pour simplifier que l'un les possède, l'autre les contrôle, et tous deux les occupent en terrain conquis, les vampirisent avec un objectif commun : parvenir à aliéner « l’inaliénable vocation des hommes à prendre en charge leur destin, tant individuel que collectif » ; or au vu des résultats, ils y parviennent très bien.



En confisquant chaque jour un peu plus cette soi-disant démocratie dans des institutions ne représentant plus qu'elles-mêmes et les "élites" familières des CdA (comme l'observe fort justement Nicolas Voisin, « Nous ne sommes plus représentés »...), en contaminant quotidiennement les esprits par une propagande de régime qui mélange les mots dans tous les sens jusqu'à le leur faire perdre, une désinformation permanente visant à caresser la majorité des peuples dans le sens du poil, et les peuples suivent en bons petits troupeaux ! Du bétail, vous dis-je, voici ce que nous sommes aux yeux de nos gouvernants. Voire moins que ça, mais sûrement pas plus...



Or l'un des premiers - et derniers - moyens d'expression d'une démocratie serait le vote. Oui, mais voilà, « le vote est un truc bien trop sérieux pour être laissé au peuple », qu'il convient donc de confiner dans une ignorance béate en l'entretenant de tout et de rien, de panem et circenses mais surtout pas des choses qui comptent, histoire d'éviter qu'il réfléchisse par lui-même, des fois que ses femmes et ses hommes seraient tentés d'exercer leur « inaliénable vocation (...) à prendre en charge leur destin, tant individuel que collectif »...



Risque désastreux qu'il vaut mieux éviter à tout prix. Et quoi de mieux pour l'éviter que de fausser le cadre d'ensemble ? Par exemple en continuant contre vents et marées à proposer la dichotomie manichéenne éculée droite-gauche, impertinente et politiquement incorrecte, dont chacune des composantes n'existerait pas plus sans l'autre...



Pour développer ma réflexion, je voudrais vous proposer la pensée de deux intellectuels italiens de premier plan, Norberto Bobbio et Giovanni Sartori.



Je commencerai donc par un extrait des leçons que le second tirait du premier, en ne définissant pas la démocratie comme un système politique mais en retenant la définition procédurale a minima qu'en donnait Bobbio : « Un ensemble de règles (primaires et fondamentales) établissant qui est autorisé à prendre les décisions collectives contraignantes et selon quelles procédures », pour mieux caractériser la démocratie en termes d'idéaux, d'idées et d'opinions :
En ces termes, nous pouvons déclarer que la démocratie est :
  1. un gouvernement d'idéaux, alimenté et enrichi par des idéaux ;
  2. un gouvernement d'idées (idéocratie) pour expliquer que la démocratie doit être raisonnée et comprise ;
  3. un gouvernement d'opinions, fondé sur le consensus et les opinions des citoyens.
Attention : seule la démocratie (démocratie libérale) peut être caractérisée de cette manière. Pas les autocraties. Car seule la démocratie se pose le problème de construire une « cité bonne », les tyrans n'ayant pour objectif que de construire une « cité forte », gouvernée par la force. D'où l'on peut en déduire que si les autocraties sont des régimes « élémentaires », la démocratie est un régime compliqué, « difficile » à concevoir et difficile à gérer. La question est donc de savoir si nos démocraties affrontent bien ou mal, avec succès ou non, les difficultés qui les caractérisent. Selon moi, mal ou, pour le moins, pas bien.
  1. Le gouvernement des idéaux a été extrémisé par une vision perfectionniste de la démocratie, trop maximaliste et prescriptive, qui finit par buter sur les dangers opposés.
  2. Le gouvernement des idées, et, donc, de la force des idées et de la raison, est profondément érodé par l'avènement de l'homo videns, qui atrophie notre capacité d'abstraction et, partant, notre compréhension.
  3. Le gouvernement des opinions est de plus en plus confisqué par le gouvernement qu'exercent les médias, et notamment la télévision, sur l'opinion.
Donc on ne va pas bien. Suis-je un pessimiste pour autant ? Norberto Bobbio a écrit de lui-même que « l'attitude pessimiste convient mieux à l'homme de raison que l'attitude optimiste », ce qui revient presque à dire que le réel n'est jamais rationnel, et qu'il est donc négativement interprété par l'homme de raison. Nous connaissons par ailleurs sa prédilection pour la formule selon laquelle le pessimisme de la raison doit être combattu par l'optimisme de la volonté. D'accord. Cependant, il y a pessimisme et pessimisme. Face au verre à moitié plein de l'optimiste et à moitié vide du pessimiste tous deux ont raison, mais si le verre est presque vide et que l'optimiste refuse de l'admettre, il a tort, un point c'est tout. Donc au-delà du pessimisme comme inclinaison, le problème est de savoir si un diagnostic est vrai ou faux (en tout ou en partie), et un pronostic fondé (crédible, probable) ou dénué de fondement. Or mon diagnostic est que la démocratie s'étend provisoirement dans l'espace mais n'avance pas sur le fond, et mon pronostic que sur le long terme son avenir est à risque.



Entendons-nous bien : sa grande force est que dans le monde moderne (qui ne peut accepter le droit divin, la théocratie), la démocratie comme principe de légitimité n'a pas d'alternative. Toutefois ce principe de légitimité ne pourrait être qu'une coquille, une coquille vide, vidée de sa substance et dans sa substance. Et mon analyse craint avant tout cet évidement. J'ai dit plus haut que si un pessimiste a raison, il a raison : inutile alors de tenter de le disqualifier en le taxant de pessimiste. Toutefois l'autre travers consiste à être trop pessimiste, à excéder dans le pessimisme. Il se peut donc (l'optimisme de la volonté me conduit à l'espérer) que j'exagère. Or même si c'était le cas, pourquoi pas ? Dans l'univers théorique, il arrive que de fausses prophéties s'autoréalisent (ce fut le cas du marxisme), et que de vraies prophéties s'autodétruisent. Je propose donc pour ma prophétie (permettez-moi de l'appeler ainsi) l'autodestruction. Et dans ce but, exagérer ne nuit pas. Car si les gens commencent à craindre de perdre la démocratie, ils réagiront pour la sauver. Sinon ils resteront assis en passant leur temps à se plaindre. Le pessimisme n'est dangereux que s'il induit à se rendre, tandis que vouloir l'optimisme ou tranquilliser à tout prix en induisant les gens à ne pas réagir fait plus de mal que de bien. En conclusion, ..., (p)armi les trois points faibles que j'ai mentionnés, quel est le plus faible ?



Je dirais le second, à savoir l'affaiblissement des idées, la chute verticale du savoir à tous les niveaux. Le fait est que ne pas comprendre ce qu'est la démocratie implique qu'elle est bêtement et mal critiquée d'un côté, mal défendue et mal promue de l'autre. Et le fait est que depuis une trentaine d'années j'assiste avec horreur (oui, horreur) et terreur au déclin et à l'appauvrissement de la théorie de la démocratie, théorie qui n'est autre que le savoir qui explique ce qu'est la démocratie. Bobbio et moi sommes parmi les rares intellectuels qui ont cru et croient encore à la transmission des connaissances (qui est selon moi la première mission du docte), et qui lisent avant d'écrire ce qu'ont écrit leurs prédécesseurs. En revanche les nouvelles vagues de jeunes auteurs écrivent de plus en plus de livres sans bibliographies, puisés aux sources de leur génie. À quelques exceptions près, leurs (trop rares) lectures remontent à vingt ans auparavant, et ils ne font que citer des pairs et des compagnons de route aussi inexpérimentés qu'eux-mêmes.
Faites comme moi, lisez et relisez ce passage, vous verrez comme il est lourd d'implications...



Gouverner (dans son sens premier, qui veut dire "diriger", "conduire", "mener", etc.) des idéaux, des idées, des opinions, en voici une déclaration programmatique de mise en œuvre de la démocratie !



Or regardons autour de nous : quels sont aujourd'hui les idéaux de nos "gouvernants", quel est le pouvoir des idées (selon l'acception première d'idéocratie, qui tire son étymologie du grec ίδεα « idée » et κράτος « pouvoir », mais certes pas dans le sens d'une pensée unique érigée en idéologie), où va la soit-disant "opinion publique" ?



Des corps aux esprits, des êtres aux pensées, tout est réifié, marchandisé, uniformisé (par le bas, et non pas par le haut), lobbyisé (même racine étymologique que "lobotomisé" ?), écrasé, broyé sous le protéiforme pouvoir d'imposition des États-Nations, tout est récupéré au profit des puissants, qui monétisent ensuite en transformant le tout en prises de bénéfices...



Et quand je dis "tout est récupéré", il est clair que ça commence par les mots. Des mots qui finissent par n'avoir plus de signification tellement ils en ont, pratiquement une par locuteur, que les gens utilisent dans la vie de tous les jours sans plus aucune référence à un sens commun ! Demandez au citoyen lambda quelle différence y a-t-il, selon lui, entre une idée et une opinion ? Dans une dérive quotidienne qui va du révisionnisme au négationnisme purs et durs des enseignements de l'histoire. Je n'en donnerai qu'un exemple, ô combien parlant.



En Italie, le 25 avril est la fête de la libération. Où l'on entend par libération l'Italie libérée du régime fasciste et des nazistes. Qui fut en grande partie le fait de la résistance communiste. Ce qui explique aussi pourquoi pendant plus d'un demi siècle la présence des héritiers politiques du fascisme aux commémorations annuelles n'a jamais trop été à l'ordre du jour. Jusqu'au 25 avril dernier où Berlusconi a décidé de s'inviter (rappelons que le PDL est une espèce de foutoir qui intègre, entre autres, des "post-fascistes" de tous horizons), dans un souci de "réunification nationale"...



Il l'a fait à Onna, en plein cœur des Abruzzes sinistrées par un tremblement de terre, ajoutant symboles sur symboles (Onna, détruite par le séisme, avait déjà été le théâtre de représailles nazies en juin 1944, lorsque les allemands fusillèrent 17 villageois), où il prononça un discours d' « unité nationale renouvelée » que j'ai analysé ici (en italien). Je vous ferai grâce des "détails", en insistant juste sur le glissement sémantique que propose Berlusconi dans son discours, qu'il conclut ainsi :
Viva il 25 Aprile la festa della riconquistata libertà!



Vive le 25 avril, la fête de la liberté reconquise !
C'est très habile : sur le fond, aucune différence entre « libération » et « liberté reconquise » ; sur la forme, « reconquise » ne dure que le temps du discours et dès les premiers commentaires dans les médias, la « Fête de la Libération » devient la « Fête de la Liberté », dans un élan révisionniste et négationniste qui n'a heureusement trompé personne...



Voilà donc un exemple lumineux de la façon dont la politique et les politiques de tous bords récupèrent les mots pour en contourner et en récupérer le sens, ce en quoi ils sont d'une extrême habilité, entourés par des armées de conseillers en com et en pub, pour mieux nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Comme on dit en italien, ils nous pissent dessus et ils disent qu'il pleut...



Voici maintenant un autre exemple de la façon dont Berlusconi en particulier, et les politiques en général, pratique(nt) et insuffle(nt) subrepticement la haine. Lors de son discours pour la création du PDL, il a osé affirmer :
N'oublions jamais qu'il y a eu dans notre pays des millions d'adorateurs de tyrans sanguinaires comme Staline, Mao ou Pol Pot.



"Non dimentichiamoci mai che nel nostro Paese ci sono stati milioni di adoratori di tiranni sanguinari come Stalin, come Mao, come Pol Pot".
Des mots injustifiables en 2009, des mots qui incitent à la haine, indignes d'un chef d'état ou de gouvernement. Mais surtout des mots qui proposent et reproposent à outrance la dichotomie gauche-droite, comme si nos sociétés n'avaient pas évolué depuis la IIe Guerre Mondiale, ou pour le moins depuis une vingtaine d'années avec la chute du Mur de Berlin et la fin de la guerre froide.



Selon moi c'est criminel de continuer à insister comme il le fait depuis 15 ans, depuis son arrivée en politique, sur cette opposition gauche-droite, pour monter les uns contre les autres, et en tout état de cause, comme toujours, il fait très exactement le contraire de ce qu'il dit. D'ailleurs, de Silvio l'Imposteur, Norberto Bobbio nous avertissait déjà :
L'une des raisons de la force (et, selon moi, de la dangerosité) de Berlusconi est qu'il s'est présenté comme le fondateur d'un nouveau parti, en opposition directe aux partis traditionnels, considérés décadents, de même que les fascistes s'étaient présentés en opposition vis-à-vis des partis politiques de l'Italie libérale". (de 1860 jusqu'à l'arrivée du fascisme)



"Una delle ragioni della forza (e per me anche della pericolosità) di Berlusconi consiste nel presentarsi come fondatore di un partito nuovo in contrapposizione ai vecchi partiti considerati decadenti, come i fascisti si presentavano nei confronti dei vecchi partiti dell'Italia liberale".
Il y a deux jours encore, dans son marathon télévisé à la veille des élections, il continuait à se présenter en entrepreneur forcé de lutter contre tous les professionnels de la politique, comme si lui-même n'était pas le premier et le parangon de ces politicards professionnels !



Qui n'existent que CONTRE mais jamais AVEC ! Or il est clair que la politique aujourd'hui ne doit plus se faire CONTRE tous ceux qui pensent autrement, mais AVEC toutes les forces vives de la société. Dans une pluralité gage de diversité, une complémentarité gage de richesse.



Car de fait, l'insistance obstinée de la politique politicienne sur cette distinction droite-gauche conduit forcément à une impasse, un "vicolo cieco" comme on dit en italien, une destination "aveugle". Aucune vision derrière, aucune perspective, aucun horizon.



Donc plus que jamais il est temps de contester cette distinction, pour faire en sorte que les notions de “droite” et “gauche” ne soient plus exclusives l'une de l'autre, ni ne rendent compte à elles seules de la totalité du champ politique, ce qu'elles sont et font depuis plus de deux siècles :
8. Droite et gauche sont rigoureusement dépendantes l'une de l'autre : que l'une vienne à disparaître et l'autre perd du même coup sa raison d'être. C'est ce qui s'est passé en Italie après la chute du fascisme : la droite était alors si décrédibilisée et marginalisée que la seule façon pour les tenants de cette position de s'affirmer dans le champ politique fut de nier la validité des notions de gauche et de droite, à la fois pour occulter leur propre faiblesse et pour dévaluer l'adversaire.



9. Or, la chute du Mur reproduit ce mouvement, mais cette fois aux dépens de la gauche. Certains sont tentés d'y voir une obsolescence des notions de droite et gauche, puisque cette dernière aurait disparu avec le communisme. (...)



10. Enfin, le dernier argument en faveur de la disparition de la dyade est apporté par ceux qui, constatant que les partis politiques mettent en avant des programmes électoraux de plus en plus semblables, en viennent à considérer l'opposition entre droite et gauche comme mensongère...
C'est ainsi que dans sa réflexion très poussée sur la démocratie et sur la participation active et non manipulée des citoyens à sa mise en œuvre, Norberto Bobbio nous invite à tenir haut le flambeau des idéaux de liberté politique & justice sociale.



Or que font nos politiques aujourd'hui ? Ils ont confisqué la liberté politique pour leur usage personnel et clanique et, surtout, ont transformé la justice sociale, attente légitime des peuples, en injustice sociale, condition illégitime des peuples.



Qui n'ont pas su ni voulu, ou les deux, en bref qui n'ont pas été capables d'exercer leur « inaliénable vocation (...) à prendre en charge leur destin ».



Quel dommage !



Est-ce que ça changera ?





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mercredi 3 juin 2009

Berlusconi ridiculise l'Italie ... et la démocratie !


Hier, 2 juin, fête de la République italienne. Parade militaire sur la Via dei Fori Imperiali, à Rome, qui va de place de Venise au Colisée.



À la tribune d'honneur, Berlusconi salue les militaires qui défilent. Instantané :





Toutes les photos ici.



Et pourtant ! Cette image représente très exactement ce qu'est aujourd'hui la démocratie en Italie : une pantomime, un spectacle théâtral destiné à amuser la galerie, sans aucun contenu derrière, aucune profondeur, aucun projet, et encore moins de réflexion. Il n'empêche qu'une majorité d'italiennes et d'italiens applaudissent. Encore.



Dans ce pays la démocratie n'existe plus, tout est mascarade, dans ce pays le mégalomnipotent sultan B. peut faire tout ce qu'il veut, dire et faire dire tout ce qu'il veut, faire de la Constitution italienne une coquille vide en la dénaturant morceau par morceau, utiliser les avions aux couleurs de l'état italien pour transporter son harem et sa cour dans ses villas pour de somptueuses fêtes, compter sur une armée de lèche-cul, de journaleux complices, de politicards véreux, d'hommes et femmes prostitués qui se sont vendus corps et âmes au prince, etc. etc.



Et faire avaler au peuple que tout ça est un complot de la gauche sinistre et des communistes !



Tout cela est d'une tristesse infinie.





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P.S. Imaginez un seul instant, un 14 juillet, à la tribune d'honneur des Champs, Sarko faisant cette tronche... que se passerait-il le lendemain ? Ici, rien. Normal de chez normal !



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vendredi 23 mars 2007

Cinquante ans aujourd'hui !



Bordeaux, hôpital Pellegrin, nuit du samedi 23 au dimanche 24 mars 1957, 1 heure du matin : naissance de Jean-Marie, Vincent, Edmond Le Ray, fils de Bernard Paul Le Ray et Jacqueline Pierrette Durand.
Rome, le lendemain, signature du Traité instituant la Communauté économique européenne.
Je suis donc plus vieux que l'Europe. Le vieux continent, qu'ils l'appellent ! Vieux con..., vieux con..., vieux continent... (tant que c'est pas incontinent, ça va encore ;-)
Rome, samedi 24 mars 2007, 1 heure du matin, 50 ans plus tard, j'écris ce billet. Après tout, devenir quinqua, ça n'arrive qu'une fois dans sa vie (même si c'est parti pour 10 ans !). Entre ces deux dates, l'Europe s'est construite, paraît-il, moi aussi. Enfin, j'espère. :-)
Hugo en serait-il fier ? Comme dit Alain Decaux :
Hugo incarne son siècle mais on pourrait dire également que ce siècle-là galope derrière Hugo. L'un et l'autre croient à l'avenir, à ce radieux XX° siècle qui devait voir s'abattre les frontières, mourir la guerre, la misère, l'ignorance, naître de la fraternité universelle ce bonheur des hommes qu'annonçaient les utopistes, ces bien nommés.
À Guernesey, devant le chêne des États-Unis d'Europe qu'il planta dans la certitude que ces États seraient unis quand l'arbre serait grand, j'ai rêvé à ce qui fut de sa part illusion majeure et de la nôtre péché mortel. L'arbre est immense - et qu'avons-nous fait ?

* * *

Point commun entre ces deux événements, Rome, où je vis maintenant depuis plus de 20 ans (qui l'aurait dit ?). J'aime Rome, pas la Rome des guides touristiques mais celle des romains, les vrais, ceux de Trastevere ou Campo de' Fiori, j'aime leur générosité, leur accent, leur exubérance.
Un épisode pour les situer : une ruelle étroite, dans les parages de Via Panisperna, bordée de façades hautes des deux côtés, avec un peu partout des forêts d'antennes de télé sur les toits et ce linge aux fenêtres qui font tant sourire les français...
Je marche sur le trottoir de gauche et, une dizaine de mètres devant, je vois une dame d'un certain âge penchée au quatrième ou cinquième étage qui fait descendre un panier au bout d'une corde. Comme je continue d'avancer, une autre dame en vis-à-vis se livre à la même opération, et alors que j'arrive près du panier la première m'interpelle :
- « Garçon, ça te dérangerait pas de prendre ce qu'il y a dans mon panier pour le mettre dans celui d'en face ? »
- « Mais pas du tout ! », dis-je en m'exécutant volontiers. Or qu'y avait-il dans le panier ? Je vous laisse deviner, réponse en fin de billet...

* * *

C'était à mes débuts dans la capitale italienne, et il me revient à l'esprit un concours organisé par la Procure pour fêter ... les 50 ans de la librairie française, intitulé « Dernières nouvelles de Rome », auquel j'ai participé il y a deux ans (très exactement à l'époque où j'ai entrepris ce blog, en mars 2005). Je n'ai certes pas gagné le prix de Rome, mais je suis heureux que cela m'ait donné l'occasion d'écrire ce texte, dédié à mes beaux-parents et à Paul Bernard, mon fils, petit romain dans toute sa splendeur. Rien à voir avec Google, Internet & Co., mais il faut bien varier les plaisirs. Je vous le livre tel quel, en l'agrémentant de quelques liens. Bonne balade. Peut-être un peu longue, mais hautement charmante et recommandable...

Rome antique, Rome nouvelle

1983
Voilà déjà un an que je vis en Italie.
Première visite à Rome, dont j’ignore tout.
Dans un itinéraire suivant l’impulsion du moment, sans projet ni science, une errance m’ayant conduit de la Rome baroque à la Place de Venise, je quitte celle-ci en longeant l’Autel de la Patrie vers la Via dei Fori Imperiali, grande avenue qui mène droit au Colisée.
Après avoir parcouru quelques mètres j’avise à droite une montée, mais préfère garder le cap, d’instinct, mes jambes fatiguées se refusant à escalader le fort dénivelé.
Une dizaine de mètres supplémentaires et une deuxième ruelle annonce Via del Tulliano.
Je m’y engage sans trop savoir pourquoi, sinon qu’elle est plane et m’assure une marche plus reposante ; n’ai aucune idée de ce qui m’attend…
Encore quelques pas et une vaste façade en point de fuite attire mon attention. Je saurai plus tard que c’est la paroi latérale de l’église Saint-Joseph-des-Charpentiers, bâtie sur les deux niveaux du Carcer Tullianum, probablement le plus vieux monument de Rome, qui donne son nom à la rue homonyme : ce cachot noir et humide fut, entre autres, le terrible tombeau de Jugurtha, roi de Numidie, et de Vercingétorix, défait au siège d’Alésia, grand chef des braves et grand vaincu de la guerre des Gaules. Tandis que les Césars jubilaient de leur Triomphe…
Pour l’heure, je n’aperçois au bas de l’édifice que de grosses barres grisâtres, peu avenantes, encadrées d’une corniche robuste en marbre blanc qui tranche avec la couleur brique des hauts murs, tout comme contrastent avec le ciel ensoleillé la froideur et la semi-obscurité caverneuses filtrant des interstices. Une inscription au fronton me fait lever la tête :
MAMERTINUM
Prigione dei SS. Apostoli Pietro e Paolo

Je ne connais pas la ville mais je sais l’italien : Prison des Saints Apôtres Pierre et Paul !


Quae dicitur custodia in qua incarcerati fuerunt beati Petrus et Paulus

Deux colonnes de lumière sombrées au fond d’un puits de nuit.
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Ma vue s’accoutumant à la pénombre, il me semble percevoir un trou dans le sol, par où s’échappent prières et gémissements, mêlés à l’eau jaillissante d’une source miraculeuse…
* * *

Absorbé dans mes réflexions, abîmé devrais-je dire, sous le choc considérable de cette découverte inopinée, difficile de refaire surface.
Finalement, je vais pour reprendre mon chemin, et tourne le dos aux tristes barreaux.
Or en faisant volte-face, la vision que saisit mon regard dans l’instant m’immobilise.
Stupéfait, j’en reste planté sur place, le souffle coupé par l’émotion, bouleversé par ce second choc, plus formidable encore que le premier ! À moins que ce ne soit la superposition violente et rapprochée des deux ?
Contact aussi soudain qu’est inouïe la beauté du spectacle déployé devant mes yeux ébahis…

  1. Mamertinum
  2. Belvedere d'où l'on a une vue panoramique sur le forum
  3. Capitole (actuellement, mairie de Rome, où fut signé le traité instituant la CEE)
  4. Place du Capitole
  5. Vittoriano (Altare della Patria, Tomba del Milite Ignoto)
  6. Via dei Fori Imperiali
  7. Centre du Forum

* * *

– « Connaissez-vous le Forum romain ?
– Une atmosphère unique au monde ! Une immensité d’anciens témoignages qui s’érigent et s’amoncellent sur quelque 4 km², décor d’une profondeur extraordinaire que nous donne à découvrir ce lieu de mémoire tel qu’il existait il y a plus de 2000 ans (si ce n’étaient les cohortes de visiteurs), un lieu public d’échanges et de rencontres où les romains se retrouvaient pour vaquer à leurs affaires, centre de la vie civile, religieuse, cœur de la ville où se concentraient les pouvoirs politique, législatif, exécutif, judiciaire et administratif de l’Empire.
Ce somptueux musée à ciel ouvert offre l’insigne avantage de pouvoir aller s’y perdre tôt le matin (quand les touristes dorment encore...), précisément « le genre de beauté auquel on se trouve sensible en se levant » disait le Sieur Beyle, pour s’abstraire dans la poésie omniprésente.
Le sol que l’on foule gît une bonne dizaine de mètres en contrebas de la Voie des Forums Impériaux, la ville moderne étant rehaussée par rapport à la cité antique, comme si chaque siècle avait tenu à dissimuler les traces des précédents – ont-ils autant honte les uns des autres ? –, à l’abri des furieux quadriges d’aujourd’hui, aux cent chevaux et aux quatre roues motrices…
Et dire que le Forum est resté à l’abandon pendant des siècles, jusqu’à l’époque où plusieurs campagnes de fouilles destinées à lui redonner sa splendeur oubliée furent ordonnées par … Napoléon : encore une histoire d’empereur, une fois n’est pas coutume !
Jadis marché aux bœufs ou champ des vaches (Campo Vaccino) paissant au pied du mont aux chèvres (Monte Caprino) – le Capitole, lui-même à l’origine champ d’huile (Campidoglio) –, cet espace n’était plus depuis le VIIIe siècle qu’un amas de décombres situé hors des murs de la cité, avec quelques monuments méconnaissables entourés çà et là d’hétéroclites bâtisses surgies du Moyen Âge. Jusqu’en 1811, année où commencèrent à être rasés greniers, maisons et granges à foin construits au milieu du Forum, voici le paysage que virent les contemporains de Stendhal,

Perspective vue du Colisée, avec en premier plan l’Arc de Constantin - G.B. Piranesi

qui nous rapporte dans ses Promenades romaines : – « D’où sont venus ces dix à douze pieds de terre répandus sur le sol de la Rome antique ? Cette terre couvre en partie la plupart des monuments, même ceux qui sont placés dans des lieux élevés. Ce ne sont point des débris de briques et de mortier, c’est de la belle et bonne terre végétale. »
De nos jours, toute cette belle et bonne terre a été déblayée depuis longtemps : partout ce sont des pierres blanches, des blocs énormes, comme erratiques (j’y ai vu des aïeux !), d’innombrables fragments de marbre, de travertin, de pépérin, tuf volcanique ainsi nommé par les romains à cause de sa ressemblance avec les grains de poivre pétris, ce sont des profusions de colonnes, des vestales riant dans l’eau argentine de vasques profondes et larges (une des richesses de Rome, les fontaines...), ce sont des basiliques prodigieusement hautes, le Sénat où siégeaient des félonies, et la tribune des rostres, « Tombeau de Cicéron », d’où les orateurs fendaient la houle plébéienne de harangues brutales, ce sont des arcs de triomphe annonçant la grandeur du Palatin, édifié sur des nécropoles étrusques (qui sait ?), avec la fosse adjacente d’un stade ostrogoth, que les barbares chevaux des armées d’Attila ne piétinèrent cependant pas (il est tout recouvert d’herbe grasse !) ; c’est encore, au sud, le Circus maximus – réminiscence des fameuses paroles « panem et circenses » –, c’est enfin, traversant l’Histoire, cheminant d’ouest en est, de la prison Mamertine et Tullienne jusqu’au Colisée, colosse de chrétienté, sous le regard calme des verts cyprès et des magnifiques pins parasols, l’étroite voie sacrée, au pavage qui retentit encore du roulement fracassant des chars de généraux ensanglantés et dont chaque dalle pourrait bien raconter à nos oreilles horrifiées pléthore de folies, de conspirations, de mensonges et d’assassinats inouïs... »
Perdu en contemplation devant ce sauvage spectacle, mon imaginaire encore empli de fières légions, toutes cuirassées, harnachées, caparaçonnées et bruyantes, rangées de soldats batailleurs et cruels défilant par centuries (sûrement le symbolisme des péplums), je me dis qu’heureusement, par chance ou par miséricorde, l’oubli et le pardon ont reconquis ces vestiges, laissant même au promeneur la chimère d’un passé heureux, en tout cas un panorama grandiose, un étonnement face auquel je songe une vérité d’évidence troublante :

La poésie demeure et relève le défi d’un monde en ruine !


* * *

L’endroit où je me trouve est une enclave : au propre avec, d’un côté, les 32 mètres d’aplomb de la Roche Tarpéienne qui domine l’imposante forteresse du Palais Sénatorial, dressé sur les ruines du Tabularium, et, de l’autre, l’austérité hautaine de la Curie ; au figuré, c’est un éclair de poésie tonnant pour se faire entendre – assourdi entre les cris de fureur du peuple acclamant les triomphateurs, et les cris de souffrance transformés en scories de colère pétrifiée que nous ont transmis les prisonniers gravissant les Scalæ gemoniæ pour être conduits au supplice –, une enclave étant aussi un fragment de roche étrangère à la masse où elle est englobée…
Cette pensée me ramène aux blocs épars qui jonchent le sol au pied du Tabularium, pont jeté entre les sommets de l’Arx et de l’antique Capitole. Le temps nous a restitué quelques indices : il abritait les archives de l’État Romain, et l’on y pratiquait la glyptique, dont le nom, pris étymologiquement, signifie la gravure dans toutes ses variétés – du grec γλύπτω, je grave –, puisque les lois et traités de Rome y étaient inscrits sur des tables de bronze (tabulae).


Toutefois, les mots célèbres de l’empereur Auguste : « J’ai trouvé Rome de briques, je l’ai laissée de marbre » permettent de supposer qu’ils y gravaient également ce noble matériau, les plaques de rue le confirment, aussi mes yeux avides de découvertes scrutent-ils chaque pouce de terrain en quête d’un signe du passé…

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Las ! Je n’ai rien vu ce jour-là.
Alors j’y suis retourné. Souvent. Longtemps. Dans les semaines, les mois et les ans qui suivirent. Encore et encore.
Irrésistiblement attiré par tout ce marbre dans la blancheur duquel ancrer durablement les mots du poète.

Ut sculptura poesis !

J’ai recueilli patiemment mille et un glyphes éparpillés pour en recomposer le puzzle, non pas la roche primitive, certes, mais seuls trois morceaux d’un triptyque idéal, en m’efforçant de garder trace des intentions premières de son auteur.
Puis un peu à la manière de Champollion, tout déchiffreur étant aussi traducteur par nécessité, dans une herméneutique créative j’ai appliqué mon art et ma science à reconstituer l’originel message.
Cet effort a donné naissance à trois poèmes, retranscrits en français moderne sous forme de sonnets respectivement intitulés Volonté, Pureté, Unité, trois mots qui semblent faire pendant à une devise bien connue : Liberté, Égalité, Fraternité, plus que jamais d’actualité…

[blanc...]

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2005
Romantique Rome Antique.
Ville capitale où l’Histoire – du dallage irrégulier des augustes voies consulaires aux mosaïques de sanpietrini poussiéreux ou luisants, ces petits cubes de basalte extraits des carrières pontificales qui pavent rues et ruelles – affleure toujours et partout.
Ville Poésie. Éternellement.
Jamais remis de ce double impact initial, je ne l’ai plus quittée depuis.


P.S. Qu'y avait-il dans le panier ? un rouleau de p-cul :-)

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